Mes dents et moi

ça peut paraître débile de vouloir parler de ça, mais quand même j’y tenais.

Parce que voyez vous, en bientôt 33 ans de vie, j’ai eu… une seule carie.

C’était y a vingt ans maintenant, et je m’en souviens comme si c’était hier parce que ça a fait un gros drame à la maison: ma mère culpabilisait à mort et mon père disait que c’était la conséquence des quantités de bouffe que j’ingurgitais.

Oui, j’ai eu un père très aimant, oui.

Et le dentiste a aussi lourdement insisté pour me poser un appareil dentaire. Moi j’étais moyen chaude, j’avais déjà des lunettes et j’étais la première de la classe, y avait suffisamment de gamins qui étaient méchants avec moi sans qu’on ait besoin de rajouter l’appareil dentaire en prime. Merci mais non merci.

Sans compter que l’argumentaire du dentiste était puissamment pertinent, jugez plutôt:

« Si tu ne portes pas d’appareil dentaire, ça risque de devenir problématique.

-Comment ça, « problématique »? (oui, je voulais de vrais arguments à base de visage enfantin transformé en mufle de babiroussa, j’aurais pas cédé à moins)

-Bah, problématique. »

Et c’est rigoureusement TOUT ce que j’ai pu en tirer. Il n’a même pas essayé de me convaincre, il a seriné à mes parents – mon père surtout – « c’est pour son bien mais elle ne veut pas m’écouter », mais il n’a rien expliqué à personne.

Donc j’ai dit que je voulais pas, et j’avais toutes les chances de mon côté pour que mon père renonce finalement: ça coûtait cher et c’était loin d’être remboursé par la sécu.

Je n’ai jamais porté d’appareil dentaire et à part ma mère qui a exigé que je lui signe une décharge j’rigole maman, on a arrêté de me casser les youks avec mes dents.

Surtout qu’à dix sept ans et demi j’ai perdu ma dernière dent de lait, et ça DrProblématique ne l’avait absolument pas vu sur ma radio des dents, avec le recul ça ne me surprend plus que trois ans plus tard il ait été obligé de suspendre ses activités pour cause qu’arriver bourré devant les patients ça se fait pas.

J’ai fait un tabac en cours de philo quand j’ai demandé à sortir pour me rincer la bouche parce que je venais de perdre ma dent de lait – parce qu’en plus j’étais honnête et con, même pas foutue de dire AUTRE CHOSE que l’équivalent de  « j’ai peut être des boobs énormes mais tout n’est pas fini chez moi ».

Mais ma dent de lait tardive, c’était tout ce que je me permettais de raconter sur ma dentition, car j’étais persuadée que mon unique carie c’était la honte suprême, ignorant que c’était très banal parmi mes congénères les humains, que certains pouvaient même en avoir plusieurs dans leur vie, à commencer par… mes parents eux mêmes.

En fait c’est quand, des années plus tard, Ourson m’a raconté qu’il avait eu deux caries quand il était petit, et qu’il devait retourner chez le dentiste sous peu parce qu’il pensait bien en avoir au moins une autre, que j’ai découvert que c’était pas grave du tout, et qu’avec ma monocarie, j’étais plutôt du côté de celleux qui ont des dents en tungstène.

Quand il est revenu de chez notre nouvelle dentiste – j’avais alors dans les 28 – 29 ans, avec trois caries de soignées et l’affirmation que cette dentiste ne lui avait absolument pas fait mal (il n’a pas senti la piqûre de l’anesthésie, c’est pour vous dire), je me suis dit que bon, après quatorze ans sans fiche les pieds (et encore moins la bouche) chez un dentiste, il était peut être temps d’aller y faire un tour.

Comme j’avais pas mal aux dents, quand elle m’a demandé ce que je foutais là pourquoi j’avais pris rendez vous, j’ai répondu que c’était pour une visite de routine.

Mais comme je l’ai vue hausser un sourcil au dessus de son masque, j’ai quand même précisé que ça faisait plus de dix ans que j’avais pas vu de dentiste et que bon, quand faut y aller faut y aller.

Elle fait son truc, et au bout d’un temps:

« Ben… Vous avez un peu de tartre.

-C’est tout?

-C’est tout. En même temps, en dix ans, c’était prévisible.

-Oh? »

J’ai dit banco pour un détartrage – tant qu’à faire, que je sois pas venue pour rien – et quand elle a eu fini, j’ai redemandé: pas de traces de carie? du tout du tout? même pas l’ombre d’un chouilla de petit problème?

« Ben non. Normalement je ne dois pas dire à une patiente qu’elle peut consulter tous les dix ans, mais vous si, vous pouvez. »

KEUUUUUUUUAAAAAAAAA ?

Mon cerveau n’avait fait aucune  mise à jour depuis vingt ans, j’étais persuadée d’avoir une dentition à chier et de l’imminence de sa perte, et vlà qu’on m’annonce que non, mes dents sont au top et je ne crains rien.

Sans parler du fait que ma mère, qui commençait à avoir de gros gros soucis avec ses dents à elle, n’arrêtait pas de me répéter que c’était super important de soigner mes dents régulièrement et tout (conseils fort judicieux au demeurant, moi j’ai un bol monstre mais ses conseils étaient on ne peut plus justes, les dents, ça se soigne régulièrement).

« Tu vas voir ce qu’il va te dire, ton dentiste, quand tu lui auras dit que ça fait treize ans que t’as pas vu un dentiste, tiens! ».

Bon ben du coup, comme je suis une fille indigne, je l’ai appelée juste après.

Ma mère: Alors, elle a dit quoi?

Moi: Ben, que pour moi, une visite tous les dix ans, c’est suffisant.

Ma mère: GROUMPF.

Oui, forcément, quand on est obligée d’aller chez le dentiste une fois par mois pour cause d’hérédité scandaleusement injuste, une connasse qui vous appelle pour vous dire qu’elle, elle a une dentition quasi parfaite, hein, bon. On l’accueille pas forcément avec des fleurs.

Pis là dessus – genre cinq ans après – je suis tombée enceinte.

Id est, pendant neuf mois, une petite squatteuse a détourné pour son profit personnel MON calcium, MON fer, MON magnésium, et les deux trois bricoles que j’avais en réserve (dont un max de gras, merci ma chérie de m’avoir délestée de treize kilos, c’était choupinoupinou).

Or le calcium, il est pas allé vers mes dents, du coup. (oui, dans ma tête, quand je vous raconte ça, je vois le dessin animé Il était une fois la vie).

En plus, j’ai pris plein de Tardyferon parce que j’étais carencée – rapport à la squatteuse – et parce que j’ai trop de plaquettes.

ça veut dire que si je prends pas mes anticoagulants je peux clamser d’une embolie

Et le Tardyferon, l’autre effet secondaire (en plus de celui qui noircit les selles, bonne ambiance dans tes chiottes quand tu te demandes de bon matin si t’es pas en train de développer un cancer) c’est de niquer les dents.

En plus en plus, les nausées du premier trimestre ont signifié, chez moi: je gerbe tous les jours du lendemain de la conception au jour J. Pas bon pour les dents de gerber tous les jours.

En plus en plus en plus, j’ai allaité six mois. Re-détournage de calcium au profit de l’ex-squatteuse.

 

Du coup, y a eu un jour où j’ai eu mal aux dents.

Et ma dentiste avait pris sa retraite.

Donc au détour d’une visite chez mon généraliste, essentiellement parce que s’il ne voit pas ma fille régulièrement il râle que c’est pas gentil, je lui demande s’il connaît une dentiste, et là: « meuh oui, allez voir ma petite Madeleine là en face, elle est adorable »

Y avait plus qu’à chercher dans les Pages Jaunes tous les dentistes du quartier pour trouver celle qui avait Madeleine comme prénom prendre rendez vous.

Là, j’appréhendais quand même un peu. D’autant que les soucis dentaires de ma mère ne s’étaient pas améliorés (elle s’est déjà pété une dent sur des carottes râpées, chaude ambiance), et que, pour une fois, j’avais un peu mal. Je me suis donc bien bourré le mou jusqu’au jour du rendez-vous au son de « cette fois ça y est, ta chance a tourné, tu dois avoir une dizaine de caries au bas mot ».

Ah j’avais bien le moral en arrivant.

Un petit résumé de ma vie plus tard (peu de soins – squatteuse – hérédité – bobo), la petite Madeleine examinait avec application mes dents.

« Euuuuh… On fait une petite radio? ». J’ai dit ok, tant qu’à faire…

Elle m’explique que si on m’a donné du fluor étant petite, y a des chances que les caries ne se voient qu’à la radio, cette saloperie ayant pour effet de les masquer en surface.

Réponse: non seulement j’en ai pris petite mais ma mère en a pris pendant sa grossesse pour mettre toutes les chances de mon côté.

Serait-ce à l’origine de toutes ses emmerdes dentaires aujourd’hui? Peut-être mais on ne pouvait pas le savoir il y a trente ans.

SU-PAYR.

Et moi dans tout ça?

« Bon ben… Vous n’avez absolument rien de carieux. Vous avez un peu de tartre, mais ça c’est normal, et si vous avez mal c’est ce qu’on appelle de la sensibilité dentaire.

-Oh? Et je fais quoi du coup?

-Vous changez de dentifrice.

-Ah ouais, dur. »

Et en discutant, l’épiphanie: « vous savez, beaucoup de problèmes dentaires viennent du fait que les gens ont trop de dents pour une mâchoire trop petite. Vous, c’est tout l’inverse: votre mâchoire est spacieuse. C’est pour ça que vos dents de sagesse poussent sans vous déranger.

-Et l’appareil dentaire qu’on voulait me faire porter enfant?

-De l’argent jeté par les fenêtres. Bon, par contre par rapport au tartre, vous revenez me voir avant ma retraite, hein? »

De cette sympathique histoire, je retiendrais trois choses: 1) se fier à l’instinct d’un enfant, des fois ça marche. 2) point de vue dentaire, chuis au sommet de l’évolution, la mise à jour du charognard préhistorique; et enfin, en 3) DANS TON CUL DrProblématique!

 

Bien cordialement

 

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Mes débuts dans l’allaitement.

Comme j’ai été quelqu’un de très prudent et angoissé toute ma grossesse, je ne me suis quasi pas préparée à l’après accouchement, ce moment où ta vie entière change jusque dans les moindres détails et il faut faire face au tsunami que ça représente.

Je savais pour le bouleversement, je savais pour le tsunami, mais je me suis pas préparée.

Pourquoi?

Parce que je suis stupidement superstitieuse.

Neuf mois à me dire « si t’y crois trop, il va y avoir une tuile, fais comme si t’y croyais pas ».

A huit mois et trois semaines de grossesse, quand on me demandait comment je voulais que l’alienette soit, je répondais encore: « vivante. » ce qui avait une légère tendance à jeter un froid.

« Oui, mais quand elle sera née, tu… » « On verra. » « et t’as pas envie que… » « j’ai envie de la voir respirer pour de vrai et de sentir son petit cœur battre. C’tout. Après j’improviserai. »

Et c’est très exactement ce que j’ai fait.

Concernant l’allaitement précisément, j’ai joué la fille détachée pour qu’on me foute la paix : « si le sein ça prend, je la nourris au sein, sinon ça ne sera pas un drame ». Le lol extra plus me connaissant, j’aurais très très très mal pris de ne pas réussir à la nourrir, au moins le temps de mon congé maternité.

Du lait, je me soupçonnais capable d’en produire, vu que mon corps, ce super-débile, a commencé à en faire alors que la tentative précédant mon alienette avait décidé de ne pas développer d’activité cardiaque. Une semaine après, plus de tentative, mais quand mon gynéco soupçonneux a appuyé sur mes seins: du lait.

Mon corps est un super débile.

(je rappelle que c’est le même qui m’envoie des signaux d’alarme surpuissants à base de J’AI FAIM J’AI FAIM NOURRIS MOI alors que putain, c’est pas comme si on avait de la réserve.)

Mais ça avait permis à mon super gynéco d’essayer de me remonter le moral en disant « bah voilà, on a tout pour le faire ce bébé, PARCE QU’ON VA LE FAIRE CE BEBE, croyez moi ».

Bilan l’alienette a été mise en route un soir de « de toute façon ça marchera jamais, et les préservatifs ça me déprime ». Bam, ce coup là c’était là bonne.

Et quand je me suis retrouvée avec mon tout petit bébé dans les bras, on m’a expliqué que la montée de lait se ferait dans les trois jours (soit le temps de mon séjour à la maternité) mais que dans les trois jours il fallait aussi que mon bébé reprenne du poids.

C’est super logique, dites donc.

Bon, cela dit, comme l’ont constaté les deux sages-femmes qui se sont pris tour à tour un jet de lait dans la tronche, la montée de lait je l’ai pas attendue longtemps.

Le souci est venu de l’autre côté de la chaîne alimentaire.

Mon alienette, c’était bébé Bouffequedalle.

Elle tétouillait vaguement – quand elle ne repliait pas la langue et s’empêchait donc de prendre sa bouffe – et pouf, on passe à autre chose. ça va les premières 24 heures quand l’estomac a la taille d’un petit pois, après ça n’est plus normal. Une fois qu’on a appris à mettre la langue dans le bon sens, avec moi lui expliquant que ce n’est pas grave mon bébé, on a des tas de choses à apprendre toutes les deux, y a eu un mieux.

Mais elle restait concentrée sur la tétée une petite minute (maxi, j’ai chronométré), et après, dodo.

J’ai donc multiplié les petites techniques pour la réveiller et qu’elle se nourrisse davantage – léger bercement, bisous bisous afin d’éviter qu’elle ne se réveille en pleurs une heure après parce qu’elle aurait encore faim. Autant l’allaitement à la demande j’étais archi d’accord, les douze tétées par jour (donc ne plus dormir la nuit) j’étais pas d’accord du tout.

A la demande, oui, c’est à dire que je ne voulais pas lui fixer des horaires de chef de gare, mais en tenant compte du fait que 1)il s’agit de mon corps, ne l’oublions pas, 2)si je ne dors plus la nuit je vais déprimer sévèrement et je ne veux pas que les premières images de moi qu’aura mon bébé soit une maman au fond du gouffre, regrettant de l’avoir mise au monde.

Non.

« A maman cool, bébé cool » me disait une amie.

« un bébé pour être bien il a besoin d’une maman qui va bien » m’ont confirmé ET mon gynéco et mon généraliste. Quand j’ai parlé du « à la demande » tel qu’évoqué à la maternité, ils m’ont répondu sans se concerter: « ah ouais? et vous, vous dormez quand? et comment elle apprend à se réguler la petite? »

Je m’accrochais aussi à l’idée que le cerveau des bébés turbine à donf, et que pour turbiner bien, pas de miracle, le cerveau a besoin que le corps fasse dodo.

C’est pas avec la faim qui te hache le sommeil que ton cerveau va faire le job.

La preuve, chez moi ça aboutit généralement à un épisode de dépression.

Il était plus que temps – mon alienette avait une semaine – d’enclencher le cercle vertueux.

Et ça a commencé avec la couverture d’emmaillotage. Je parlerai plus tard de tout ce qu’on m’a dit à ce propos (de « c’est génial » à « sale barbare, tu veux pas la suspendre à un clou, en plus, ta gamine »), mais pour moi ç’a été le top du top.

L’alienette s’endormait donc après la tétée du soir sur laquelle j’insistais lourdement (« vas y ma chérie, fais le plein! »), puis je la glissais dans son drap façon burrito, première nuit complète à sept jours, et moi qui hallucinais totalement: « oh punaise elle dort » « j’y crois pas elle dort toujours » « attends je vérifie… oui c’est bon elle respire toujours », jusqu’à ce qu’Ourson prenne la place dans notre lit du côté du couffin pour que j’arrête de psychoter.

Le temps de s’acclimater, enfin que moi je m’acclimate, parce que pour la môme s’est allé nickel, et je me réveillais généralement le matin parce que mes nichons débordaient – oups – du coup je jetais un coup d’oeil dans le couffin, pour voir mon bébé les yeux grands ouverts, avec un gros sourire, et un air choupinou de « hééééé… mais tu vas me donner à manger, toi! ».

Et là, enfin, je la voyais téter avec un semblant de gloutonnerie.

Bon, le reste des tétées de la journée c’était javel lacroix et la bannière, plus les jours passaient et plus elle était éveillée, donc la priorité, une fois la faim apaisée, c’était manifestement de me sourire et/ou de me gazouiller des trucs.

C’est peut-être bébé Bouffequedalle mais c’est aussi un bébé hyper souriant (et causeur).

Et j’ai presque tenu six mois complets: mes deux mois de congés maternité, plus deux mois de vacances (vi, je suis prof, et mon congé maternité se terminait mi-juillet, mouahahaha), plus quasi deux mois de reprise de boulot, mais là je ne pouvais plus faire que deux tétées, celle du matin et celle du soir. (m’en fous, c’était les plus importantes).

Ce qui fait que la quasi intégralité de mon entourage a vu mes nichons pendant cette période, j’évoquerais dans un prochain épisode un effet secondaire à la naissance pas forcément prévu: l’exhibitionnisme.

 

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Pépé le gynéco.

J’ai entendu tellement de témoignages horribles sur des personnels soignants pas à l’écoute et considérant leurs patients comme des bouts de viande que je mesure à quel point j’ai eu du bol. A part la grosse quiche qui a oublié d’enregistrer un rendez vous au service hématologie et qui une semaine plus tard m’a tenu un discours moralisateur sur les responsabilités à prendre… Quand elle m’a dit, alors que tout était de sa faute, « voilà la feuille de rendez vous, attention hein, on la mettra bien dans son sac pour pas l’oublier? », j’ai pris la feuille, j’en ai fait une boule sous ses yeux, et je lui ai dit que j’allais la ranger dans un endroit très spécial, et je me suis tirée.

Je suis intelligente et surtout très mature.

Mais sinon, tout le monde a été adorable avec moi durant ma grossesse et après. Même avant j’ai envie de vous dire, l’année où j’ai essayé de faire un bébé sans succès jusqu’à ce que ça marche.

Sauf un cas.

Je vais en parler, ça mettra en valeur tou(te)s celleux que j’ai connu ensuite.

 

Quand j’ai commencé à vouloir un bébé, j’ai donc rappelé ma gynéco, celle que je voyais une fois par an (voire moins, pendant longtemps ma santé n’avait aucune importance). Sauf que là, je bossais, et je n’étais libre que le mercredi après midi, et nous étions en février.

Premier coup de fil, pas de réponse.

Le lendemain, deuxième coup de fil, décrochage, « roooooooooooh » hargneux, raccrochage sauvage.

Ambiance.

Une semaine plus tard, troisième coup de fil, un humain décroche.

-Ouais, quoi? la politesse elle l’avait mangée

-Euh… je suis bien au cabinet du DrMenbalek?

-Ouais, c’pour quoi? (Le professionnalisme de cette personne était à toute épreuve)

-Prendre un rendez vous…

-Ah ouais? Pfff. J’ai de la place au mois de mai, lundi 9h15, soyez à l’heure. Au r’v…

-Euh… ça m’arrange pas trop le lundi, vous auriez de la place le mercredi suivant?

-Le mercredi? HAHAHAHAHAHA, mais le docteur ne travaille presque jamais le mercredi madame! Là ça sera pas avant juillet, hein. »

J’ai bien apprécié me faire rire au nez alors que je ne pouvais pas savoir, et comme j’avais vraiment l’air de la gonfler, j’ai écourté et je me suis penchée sur le premier moteur de recherche venu pour trouver un gynéco près de chez moi. J’étais prête à aller chez un parfait inconnu, de toute façon, je pouvais pas avoir un plus mauvais feeling qu’après ce coup de fil.

D’autant que ma façon de choisir est pour le moins débile. Comme mon médecin traitant chéri à un nom à consonance judaïque, j’ai pris le premier gynéco qui avait un nom comme ça aussi. On va dire que j’ai des logiques particulières. Ici, on va l’appeler le Dr Pépé. Nous étions mardi, j’appelle, et comme chat échaudé craint l’eau froide, j’appelle avant tout pour tâter le terrain. Si je n’ai pas un bon feeling, j’irais pas.

« Allô, Pépé j’écoute?

Bon, il décroche lui-même (ce qui m’épargne une nouvelle secrétaire médicale qui s’en bat les post-it des patients), et il n’insiste pas lourdement sur le fait qu’il est « docteur ».

Je lui résume mon cas, qu’il conclut par « ah oui, faut s’occuper de vous », et il me demande quand ça m’arrange de venir.

« Le mercredi après-midi, mais comme on est mardi, ça sera plutôt la semaine prochaine, non?

-Ben non pourquoi? J’ai un créneau à 17h45, ça vous fait pas trop tard?

-J’ai rendez vous demain???

-Vous connaissez le quartier? Ah, et prenez note des codes aussi, depuis les attentats ce quartier c’est Fort Knox. Vous notez, c’est bon? Vous allez trouver en sortant du métro? Ah vous prenez pas le métro vous habitez à côté. Ah ben génial. « .

La conversation finie, j’ai raccroché en me disant quand même de pas m’emballer. Si ça se trouve, il avait de la place parce qu’il est con et incompétent et que personne ne veut se faire soigner par lui. Si ça se trouve il va être désobligeant et méchant parce que je suis trop grosse. C’est malheureux mais ça existe.

Heureusement, j’avais même pas vingt quatre heures à m’angoisser, ça allait. Enfin, j’ai quand même ruminé dans ma tête que j’étais une sous merde incapable de gérer son poids mais ça c’est perso, je le fais discrètement c’est pour ça que j’ai toujours l’air un peu triste, ma voix intérieure me hait

Le lendemain, j’arrive à l’heure, c’est mon tour MOINS DE CINQ MINUTES après mon arrivée, le temps de découvrir que sur la table basse il y a des magazines déco, dont je me fous, un album illustré de MATT GROENING PUTAIN, et un autre de Claude Serre.

Ok, cet homme peut me traiter de grosse, je reste.

Bon le seul souci c’est qu’il a été tellement ponctuel que je n’ai fini le Matt Groening qu’au bout de mon premier trimestre de grossesse mais on va pas chipoter non plus.

Je rentre dans son bureau.

« Excusez moi, j’ai un peu de retard, j’aime bien être sûr que mes patientes soient rassurées. Bon je suis un peu bavard aussi. »

Deux idées se bousculent dans ma tête:

Nom de Zeus, mais il est minuscule! Et vieux aussi, tiens.

Attends, il vient de S’EXCUSER pour trois minutes de retard?

Puis vient l’entretien. Je raconte ma vie, il prend note, et là arrive l’instant fatidique.

« Vous pesez combien? A peu près hein?

-*biiiiiiip* kilos.

-Et comme taille?

-1m72 c’est bizarre, ça je le cache jamais

-Oh ben ça va! Vous êtes grande!

-…

-Oui, bon, c’est vrai, faudrait maigrir. Un peu. Parce que bon. Mais euuuuh. Voilà quoi. Hein. Vous voyez? On a un bébé à faire d’abord. Et c’est important de manger quand on veut et quand on fait un bébé.  »

Tu m’étonnes qu’il me dise que je suis grande, il m’arrive à l’épaule.

Je rêve ou il vient de me dire que concrètement, mon poids on s’en fout? Que c’est pas ça la cause de toutes mes difficultés à avoir un bébé comme gentiment suggéré par certaines personnes de mon entourage?

Le reste de la visite a été à l’avenant. Gentil, compréhensif, prévenant, m’expliquant tout…

A la fin de la consultation, je suis à deux doigts de prendre son petit crâne chauve entre mes mains pour lui dire très sérieusement: « vieux ou pas, JAMAIS tu prends ta retraite, Pépé ».

Et quand je suis tombée enceinte de mon bébé d’amour, il a été exactement pareil. J’avais son numéro de portable et je pouvais appeler au moindre souci : « je vais me coucher vers 23h, mais après je l’éteins, vous pouvez m’appeler jusque vers cette heure là, si y a un gros problème hein ».

Quand j’ai été suivie essentiellement à la maternité à partir de mon cinquième mois de grossesse il m’appelait de temps en temps pour avoir des nouvelles et me proposer d’aller engueuler une laborantine qui ne livrait pas des résultats assez vite, si si.

 

Il n’y a pas forcément de chute à cette histoire.

A part mon envie de dire merci à celleux qui comme Pépé, font plus que « bien faire leur boulot », et ne se rendent même plus compte du temps et de l’énergie qu’ils dépensent.

Quand le Conseil National de la Résistance préparait ce qui allait devenir la Sécu et appelait l’ensemble du programme « Les jours heureux », c’était sûrement en pensant à eux.

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Le brevet blanc 2017, quand je corrige pas je surveille.

Aussi surprenant que ça puisse paraître, j’aime bien surveiller les examens blancs. Y a une ambiance silencieuse et feutrée, les élèves sont tous plus ou moins concernés et motivés, il faut classer les convocations et les copies par ordre alphabétique et ça c’est gén… NAN J’AI PAS UN TOC.

Bon bref.

Le premier jour, mes heures de cours avec les 3eme (latin et grec) étaient remplacées par des heures de surveillance et je m’en étais rajoutée une de mon plein gré parce qu’une de mes collègues était absente et que j’aime bien surveiller.

En fait, quand on surveille une épreuve, on a pas le poids d’un cours à gérer. Il faut suivre les consignes de ceux qui ont organisé l’épreuve, et de temps en temps, ça soulage. Pas d’activités à gérer, pas de questions inattendues auxquelles il faut malgré tout répondre, pas de bilan à faire noter, personne à courser, à reprendre, à encourager, on est juste là pour les surveiller et s’ils posent des questions c’est interdit de répondre! Yi-haa! Des mini vacances pour mon cerveau qui n’arrive pas à se dire qu’il a le droit de ne pas avoir de réponses bordel

Et puis c’est pas pour ça que t’as pas ton lot d’anecdotes rigolotes à raconter après.

Moi par exemple les deux premières heures, je me suis tapé un groupe composé d’éléments bien croquignolets.

Déjà, j’étais dans la salle avant leur arrivée. C’était la deuxième épreuve, celle de l’après midi. Leurs affaires étaient sur les tables, avec des feuilles de copie et de brouillon. Normal. Je complète le modèle de l’en-tête au tableau, il est notamment précisé qu’à la place « Option » (ce sont les feuilles de copies de l’Académie, elles servent aussi pour les concours post-bac), il faut écrire le nom du professeur pour pouvoir réattribuer les copies ensuite.

Il était 14 heures, nous sortions de table, il faisait bon mais pas trop dans la salle, c’était top.

Les fauves rentrent. Je leur parle gentiment et sans crier, ça suffit généralement à établir rapidement le calme. Véridique, une année j’ai percuté qu’on m’avait envoyée m’occuper d’une salle de terminales SI qui foutaient le bordel plutôt que de s’installer parce que j’étais une des rares à pouvoir les calmer. Les 3eme sont encore parfois de gros bébés, beaucoup stressent vraiment pour le brevet, inutile d’être méchante avec eux. Quand tout le monde est à peu près posé, j’explique que nous allons commencer par la dictée, qu’ensuite ils feront la rédaction, mais qu’il reste quelques minutes avant de commencer. J’expédie les derniers j’ai-la-vessie-comme-un-dé-à-coudre se soulager parce que, je le répète plusieurs fois, et sur plusieurs tons, une fois que cela aura commencé, ils n’auront plus l’occasion de sortir pendant deux heures.

Certains sortent une quantité impressionnante de nourriture. Pour deux heures d’épreuve, manifestement, quarante petits beurre, deux gourdes de compote, trois balisto et un touix, ça se justifie. Sur une autre table, un sachet de la boulangerie avec quatre pains au chocolat, une bouteille d’eau et des cookies. Et à l’opposé, y avait un gamin qui s’était débrouillé sans le goûter de sa mère et avait une petite pyramide de quignons de pain de la cantine. Je recadre rapidement un élève qui le traite de « crevard » en mode « si son goûter ne te plaît pas, partage le tien, espèce de petit matérialiste méprisant ».

Un refilage de cookies plus tard – comme quoi je sers pas QUE à rien, ceux qui ont le plus de bouffe sur leur table ont le sourire satisfait de quelqu’un qui a gagné un pari, et je sens qu’ils ont pas vraiment compris que c’était une épreuve et non « une occase en or de manger dans la classe alors que d’habitude y a pas le droit, hehehehe » (rire bête)

Il est l’heure, les derniers Désàcoudre sont arrivés, j’annonce l’heure de début d’épreuve et du coup l’heure de fin, que la dictée commence dans deux minutes, et là, le premier pas doué de cette salle se manifeste.

« Madame, vous vous appelez comment?

-Je veux bien te dire comment je m’appelle mais ça n’a aucun intérêt tu sais.

-Ah si si si, au tableau y a marqué qu’il faut mettre le nom du professeur. Mais j’le connais pas moi, votre nom.

(sa voisine, excédée): C’est le nom de TON prof, pauvre débile, pas le sien.

-Oh?

-Ben oui, ce matin t’as mis le nom de la prof qui nous surveillait?

-Ben oui, euh…

-Mais c’était la prof d’espagnol et ce matin c’était Histoire, Dugland, intervint poétiquement un autre voisin.

-Bon, les enfants, laissez votre camarade tranquille, pour cette épreuve il va marquer le nom de son professeur de Français, et pour la copie de ce matin, vos responsables de niveau verront très vite l’erreur. »

C’est donc écroulée de rire à l’intérieur que j’ai entamé la dictée. Avant ça, je rappelle que, puisque l’épreuve est commencée ILS N’ONT PLUS LE DROIT DE SORTIR. A plus sortie, finie sortie.

Go dictée.

On lit une première fois en entier, en marquant les liaisons, puis on dicte avec les liaisons et la ponctuation, et enfin on relit une dernière fois. Je ne sais pas si je l’ai déjà dit mais j’adore faire ça

Un oeil sur le texte, un autre sur les élèves, je vais tellement doucement qu’à la fin je connais la dictée par coeur. Et du coup, y a un truc que je ne peux pas louper. Un gamin, grand et bien portant, qui… mange un pain au chocolat EN ENTIER tout en notant la dictée. Tranquille Mimile, régulièrement il époussette les miettes de sa copie, et il reprend. Une fois le pain au chocolat fini, il vire à nouveau les miettes, écrit un peu, me regarde avec des yeux de veau, note ce que je viens de dire, et il en sort un deuxième. Un deuxième pain au chocolat, aussi mahousse que le précédent, et il recommence à bouffer. Il m’adresse un regard lourd de reproche: il a pris du retard en le sortant de son sac en papier, donc il doit faire un choix, crucial. Bravement, pour finir la dictée ET son putain de pain au chocolat, il renonce à épousseter. J’admirerai plus tard de délicieuses tâches de gras en relevant la copie.

La dictée achevée, je les laisse se relire et passer à l’exercice de réécriture. Un exercice qui prendra dix minutes en comptant large avant de relever les copies et de les inviter à passer à la rédaction.

Bouffetout nous sort son TROISIEME pain au chocolat et s’empiffre sous les regards ahuris de tout le monde. Un petit agacement me prend, je lui rappelle sèchement qu’il est là pour travailler et non pour bouffer. Regard de veau, il hoche la tête et me lâche qu’il travaille à fond, là.

Bon.

Je relève les copies pendant que Bouffetout boulotte quelques cookies, qu’il achève en me rendant la sienne. J’entends sa voisine lui demander s’il est bien, là. « Ah ouais » chuchote-t-il avec la discrétion d’un soufflet de forge « chuis bien cal’, là, c’est bien. » avant que je ne leur rappelle qu’il est temps de fermer sa gueule, rapport aux sujets que je distribue.

Le sujet, que j’ai pas lu parce que je devais faire émarger et relever les convocations par ordre alphabétique mouahahahahaaaa et les cinquante lignes demandées mettent tout le monde d’accord, je fais mon petit boulot de planton administratif dans un calme royal.

Cela ne va pas durer.

A peine me suis-je assise que Benêt II, le pote de celui qui voulait marquer mon nom sur sa copie, m’interpelle.

« Madame, dans la consigne ils disent cinquante lignes mais si on en fait que quarante neuf, il se passe quoi?

-Je ne sais pas, et je vous rappelle à tous que je ne peux répondre à aucune question, c’est la règle.

-Bah oui mais comment je fais? »

Ma réponse « tu te débrouilles » ne le satisfaisant pas vraiment, il se rabat sur ses biscuits qu’il commence à déguster dans un concert de « scrountch » bien pénibles. Je lui explique donc que s’il fait trop de bruit avec ses biscuits je les mange à sa place les lui confisque. J’apprends donc que ça se fait trop pas, c’est ses biscuits à lui mais bon, il veut bien faire moins de bruits.

C’est alors que Bouffetout est obligé d’assumer les conséquences de ses actes. Trois pains au chocolat et une demi boîte de cookies dans la première demi heure d’épreuve, laquelle avait lieu juste après le déjeuner, c’est pas anodin. Le vla donc en train d’essayer de négocier une autorisation de sortie. Impossible, je suis seule pour garder ma classe et je ne peux pas le laisser vadrouiller, c’est bien ce qu’on m’a rappelé quand je me suis pointée au bureau des responsables, AUCUNE sortie autorisée. Sachant que ce jour là, l’épreuve a failli être retardée parce que ces mêmes 3emes avait lancé une bataille de yaourt, c’était pas le moment de se faire remarquer.

« Madame, chpeux sortir?

-Non.

-Chpeux pas sortir?

-Aucune sortie n’est autorisée.

-D’accord mais moi c’est pour un besoin urgent.

Et alors qu’essetu veux qu’ça m’foute Il fallait prendre tes précautions avant. »

Il se tasse donc sur sa chaise et maugrée que ce n’est pas sa faute s’il a envie de faire caca, wesheuh…

Merveilleux.

J’intime donc l’ordre à ce cake de la boucler, et pour prévenir une prochaine intervention, je lui explique qu’il n’aura pas non plus le droit de sortir en avance, même s’il a fini. Hors de question qu’il bâcle une épreuve sous prétexte qu’il ne sait pas que repas complet + une livre de viennoiseries = gros gros problème.

Vla mon Benêt bis qui relève la main.

« Oui?

-Madame, je sais que vous pouvez répondre à aucune question,

-Je confirme.

-Oui, mais pour la rédaction, si je fais que trente lignes, il se passe quoi?  »

Je cherche la caméra cachée, les autres gamins aussi. Bouffetout, qui pensait que tout le monde allait rigoler, en profite pour lâcher une caisse.

Ce qui ne nous fait pas rire non plus.

Dire que j’aime bien les surveillances parce que c’est « tranquillou », je ne suis pas gâtée aujourd’hui.

Aux grands maux les grands remèdes, j’annonce de ma voix la plus désagréable que le prochain qui l’ouvre aura zéro à l’épreuve.

Surtout parce que si vous comptez bien, constatez avec moi: sur toute la salle, il n’y en a que deux qui sont vraiment pénibles. Le reste est composé de choupinous qui ne demandent qu’à bosser tranquillement.

C’est pour ça que quand mon collègue venu me relever a répondu à mon « bonjour » par un « WHO PUTAIN CA DAUBE ICI », je lui ai lâché « les travailleurs ne sentent mauvais qu’au nez de ceux qui ne font rien » avant de partir comme une reine.

Non mais ho.

C’était dans La petite maison dans la prairie et je n’ai même pas honte.

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Être enceinte: quand tout le monde te prend pour une empotée, ça fait plaisir.

Je vous jure, les gens réagissent bizarrement quand ils apprennent que tu es enceinte. Un des grands classiques, que je connaissais déjà mais j’avais jamais été au coeur du truc c’est ceux qui veulent absolument toucher ton ventre. Pourquoi pas, ça ne me dérangeait pas plus que ça, donc si je peux faire plaisir, ok, en avant les papouilles. Et puis à côté, presque dans la même pièce parfois, ceux qui considèrent que « toucher le ventre des gens ça ne se fait pas, tu n’aurais pas dû le/ les laisser faire ». Comme si, perdant tout contrôle sur moi-même, je n’étais pas capable de dire si oui ou non, je voulais qu’on touche mon ventre. Personnellement, j’ai bien plus préféré qu’on touche mon ventre enceinte que pas enceinte (avant d’être enceinte c’était juste un ventre d’obèse flasque et mou.)

Peu de gens connaissent la juste mesure entre « c’est bon, la grossesse c’est pas une maladie, change rien à ta vie quotidienne et bois un coup, ça peut pas lui faire de mal » et « ne marche pas, ne monte pas d’escaliers, ne mange rien de salé/sucré/épicé, ne fais pas l’amour, ne lit plus d’histoires tristes, n’écoute plus de hard rock , ne te penche plus, ne dors plus sur le ventre, ne sors pas il fait froid ».

La première chose à savoir, c’est qu’à partir du moment où votre entourage SAIT, la question « ça va » ne sera plus jamais anodine. Pesez vos mots, le moindre détail peut engendrer deux écueils très durs à esquiver: les bons conseils et les anecdotes glauques. Lesquels commencent respectivement par « moi si j’étais toi je » et « je connais une fille qui a eu un bébé, le pauvre, qui ».

Fuyez.

Votre entourage a faim, froid, chaud, mal aux pieds à votre place, c’est prodigieux. De « mets ton manteau » à « prends du chou-fleur plutôt que des frites » en passant par « tu t’es couchée à quelle heure », ça fait comme un voyage dans le temps bien bien relou. Un Back to the Future version mes huit ans je m’en serais bien passée.

Et là tu remercies quand apparaît ta bouée de sauvetage, celles ou ceux qui vont se contenter de te faire des câlins, céder à presque tous tes caprices, regarder ton ventre avec admiration et te refiler des bonbons. Nous citerons donc Ourson, qui m’a emmenée manger des burgers toutes les fois que je l’ai voulu même si j’allais systématiquement gerber après, mes élèves qui ont fait des efforts énormes pour que je n’ai plus à me lever de ma chaise, ont ri avec enthousiasme à toutes mes allusions à « la pastèque » comme je l’appelait et m’ont largement fournie en bonbons et gâteaux maison quand j’étais en hypoglycémie – même si ce Tête Brûlée était la seule chose que j’avais dans l’estomac et que ça impliquait de m’entendre hoqueter le reste du cours, même s’ils devaient m’attendre dans le froid le matin le temps que j’aille gerber. « Mme Tache n’est pas en retard, elle est ENCEINTE », les ai-je entendu dire un jour à un surveillant qui leur demandait ce que je foutais. sans suspense, je gerbais

Ceux qui te font de la psychologie de foetus sont rigolos aussi, tu peux pas dire le moindre truc plus ou moins négatif sans entendre « naaaaaaaaaaan mais dis pas ça, c’est mauvais pour le bébééééééééééééééé ».

Alors je vais vous annoncer un scoop: la grossesse c’est pas une vie repeinte en rose bonbon. Il y a une foule d’angoisses à gérer au quotidien et ce n’est pas évident du tout de rester sur du positif. Un exemple tout con: statistiquement, une femme sur deux ou trois fait une fausse couche avant de tomber enceinte pour de bon. Et à quel moment on est censées savoir que c’est le « pour de bon »? Surtout quand, comme moi, on perd un jumeau évanescent à neuf semaines de grossesse et qu’on passe une semaine allongée dans un canapé sans bouger sauf pour aller faire pipi en enchaînant les idées noires avant d’apprendre que « ah ben en fait c’est bon, il est toujours là! ». Soulagement qui dure le temps de la consultation, le temps de dire au futur papa que tout va bien pour le moment et ensuite, on recommence à s’angoisser jusqu’au rendez vous suivant. Et comme ça de semaine en semaine, jusqu’à la fin du premier trimestre.

Comment voulez vous que quelqu’un à qui rien ne garantit la survie d’un foetus qu’elle aime probablement déjà soit détendu et joyeux?

A titre indicatif, j’ai eu peur pour ma fille du moment où j’ai su jusqu’à sa naissance. Maintenant j’ai peur de la mort subite du nourrisson et ça m’arrive de passer des nuits blanches à l’écouter respirer. Donc il ne faut pas me parler de pensée positive ou autre, chez moi, ça marche pas.

Et puis je suis navrée, quand on enseigne le latin et le grec et que la tragédie est au programme, on parle de meurtre, d’inceste, de meurtre, de viol, de gens écrasés par leur destin et qui touchent le fond du malheur.

Devais je me priver de Sénèque, Racine (<3 ), Eschyle, Sophocle et autres? Devais je ne pas parler de la dépression de Thomas d’Aquin? D’Hippolyte, victime absolue de la destinée? Non. parce que je kiffe la tragédie classique au delà du raisonnable

Parce que la meilleure preuve qu’on peut sans problème parler d’histoires glauques et désespérantes, écouter des chansons tristes et chialer pendant des heures après avoir écouté Life on Mars (je ne me suis pas remise de la mort de David Bowie et ne m’en remettrai jamais), c’est que malgré tout ce qu’elle a entendu in utero, ma fille passe le plus clair de son existence à faire d’énormes sourires.

Même aujourd’hui en écoutant O Solitude de Purcell.

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L’accouchement des imprévus (dans la nuit du 11 au 12 mai 2017)

Le 11 mai dernier, c’était mon jour J, mon débarquement, mon sanglot long des violons de l’automne, à savoir ma date prévue d’accouchement, d’après les habiles calculs de mon gynéco et de ma sage-femme.

J’ai donc passé toute ma grossesse à dire que le bébé n’étant pas au courant, il pouvait débarouler n’importe quand à partir du 15 avril, jusqu’au 16 mai, et que pfuit, jamais il ne serait là le 11 pile. J’avais, les semaines précédentes, une visite de contrôle hebdomadaire, et ça disait toujours « elle est dans la bonne position, y a assez de liquide, y a plus qu’à l’attendre ».

Et le 11 mai au matin, je suis allée à mon rendez vous de contrôle assez guillerette, pour ne pas dire totalement inconsciente. Ourson avait des exams à faire passer dans l’après midi, il ne pouvait pas rester, donc je n’allais pas accoucher ce jour là, c’était PARFAITEMENT logique dans mon crâne de piaf.

Mais quand même, j’ai embarqué mon sac spécial naissance, essentiellement parce que tous mes papiers étaient dedans et que j’avais grave la flemme de refaire mon sac, c’est aussi bête que ça.

Après la séance de monitoring rallongée par « roooh mais c’est pas possible, mais il dort votre bébé! » « c’est une fille » « oui ben elle dort ». Ce qui a renforcé dans ma tête l’idée que l’accouchement n’était pas pour aujourd’hui: si elle dort, c’est qu’elle n’est pas prête. Logique, je vous dis.

Ensuite on est passé à l’échographie, et là:

« Il commence à y avoir moins de liquide amniotique, ce n’est pas confortable pour votre bébé, il faut aller en salle de naissance, on va vous accompagner ».

Et je réponds « pas de souci », avec un grand sourire béat, parce que… je ne percute absolument pas ce qui est en train de se passer. Ourson, si, et ça se matérialise très vite par un début de crise d’angoisse. Il essaie de le cacher comme il peut mais il y a un signe caractéristique dans ces cas là: il se tord les mains. Les sages-femmes percutent plus vite que moi et tentent de le rassurer. C’est là que je demande très intelligemment pour combien de temps on en a. Si si, je l’ai fait.

On me donne donc une fourchette, entre 12 et 24 heures. J’explique donc à Ourson que c’est parfait, on va lancer le travail, lui il va faire passer ses exams, pendant que je gère les contractions et tout le bordel, il n’aura qu’à revenir pour la fin.

Je pense que les sages-femmes se demandaient si je n’étais pas un peu tarée, ou complètement stone, ou les deux. Ourson, qui heureusement avait gardé ses neurones, lui, me répond que non, andouille, je reste avec toi. Bien lui en a pris, mais ça je le comprendrais plus tard. D’ailleurs, tout au long de cet accouchement, il y a plein de choses que je n’ai pas compris sur le coup, comme si une partie de mon cerveau s’était déconnectée.

On arrive en salle de naissance, je vire ma robe contre une blouse en papier, Ourson a la sienne aussi, qu’il doit enlever en sortant et remettre en revenant. Je m’installe, on remet le monitoring, le cathéter pour la future ocytocine, parce que percer la poche des eaux ne change rien. Et je réclame la péridurale avant le déclenchement, parce que je me soupçonne un peu chochotte, j’ai peur d’avoir mal. Je n’ai suivi que deux cours de préparation à l’accouchement, « périnée, mon ami », et « le corps en post-partum, ce désastre ». Donc je ne sais pas respirer, mais je ne sais pas pousser non plus. J’ai toujours eu peur de m’entraîner, des fois que ça aie des conséquences néfastes sur le bébé…

Il est 11h du matin.

Arrive donc un interne pour poser la péridurale, et une sage femme pour m’aider à rester en position. Interne très flippé de la vie, qui sent qu’il va galérer. Et de fait, après m’avoir demandé si j’avais une scoliose (non), il tente de placer son aiguille, et là je commence à sentir des décharges électriques dans la jambe droite. C’est très douloureux, et ça me fait très peur. La panique me fait crier que je ne sens plus ma jambe. Je ne le sais pas, mais je viens de détruire le peu de confiance en soi de mon interne, qui croit déjà qu’il m’a paralysée. Le temps de se remettre d’accord « vous sentez votre jambe mais vous avez la sensation que je vous électrocute la jambe, ok ok », et il décide que: « bon, bah je l’enfonce pas plus alors ».

Je rappelle que je n’y connais rien, partant du principe que tous les gens qui m’entourent connaissent leur boulot, donc je fais confiance. Eh ouais, chuis comme ça, moi.

Quand on me dit « ok c’est bon, on envoie l’ocytocine », je dis « ça marche ».

Confiante.

Rappelez vous bien de la première syllabe.

On m’explique comment gérer la pompe pour la péridurale, j’appuie quand j’ai trop bobo, allez on vous laisse, tout va bien se passer.

Et j’y crois!

Je me prépare juste à ce que ce soit un peu longuet, il est midi et je suis dilatée à trois.

Une douleur indescriptible envahit mon ventre à intervalles réguliers. J’ai mal, et la péridurale ne marche pas encore. Mais ça va venir. J’y crois.

Très rapidement, je ne gère plus rien du tout. Je ne peux plus m’empêcher de crier quand la douleur atteint son paroxysme. Je n’arrive pas à comprendre que ce sont des contractions. Tout ce que je vois, c’est que je suis très peu dilatée, que j’en ai encore pour au moins dix heures, et que je ne tiendrais pas. Et j’ai peur. Ourson me tient la main, et heureusement que la sienne est solide.

Ensuite tout se mélange. L’interne et la chef anesthésiste se relaient pour essayer de voir ce qui ne fonctionne pas. Je ne comprends même pas que je crie de plus en plus, que les sages-femmes rentrent régulièrement avec précipitation en disant « oh lalalala » ce qui est TRÈS rassurant. J’essaie d’expliquer gentiment que je ne tiendrais jamais, que je n’en peux plus, et qu’il me faut une césarienne, vite. Elles me consolent comme elles peuvent, et essaient de me dire avec diplomatie que non, ce n’est pas possible de « prendre un scalpel et en finir ». Je m’en fous, je le redemande à chaque fois qu’on vient me voir. Je m’y connais en césarienne, c’est comme ça que je suis née, je veux une anesthésie générale, et arrêter de souffrir.

C’est là qu’on percute que mon cathéter est débranché.

Et que ça fait un moment que ma drogue part dans le matelas plutôt que dans le dedans de moi. Tu m’étonnes que je douille. La chef anesthésiste injecte directement dans mon dos, mais ça marche moyen. Et moins ça marche, plus ils essaient de me dire le plus gentiment du monde qu’il faudra reposer ma péridurale.

Je n’arrive plus à aligner deux idées, j’ai envie de faire pipi mais je n’arrive pas à faire dans le bassin, on ne peut pas mettre de sonde parce que je souffre assez comme ça sans péridurale, j’ai envie de pousser mais je ne suis dilatée qu’à quatre, j’ai mal, c’est affreux. L’interne essaie de voir si la péridurale marche enfin. Il a un bidule tout froid, et l’idée c’est que si je sens le froid, c’est que l’anesthésie marche pas.

« Et là, vous sentez que c’est froid, mais plus que sur votre bras, ou moins? »

Ma réponse a été très sobre.

« Je sais pas, je sais plus, j’y arriverais jamais OUIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIN »

« Ok, on repose la péridurale, ça suffit comme ça

-Moi je veux une césarienne, j’y arriverais jamais je vous dis, bouhouhou. »

Et là, la sage-femme a eu LA réponse qu’il fallait à quelqu’un dans mon état. « D’accord, mais pour vous faire une césarienne il vous faut une péridurale qui marche. Alors on s’occupe de ça, et puis on s’occupe de la césarienne après ». Et là d’accord. Avec le recul, je comprends combien l’absence d’Ourson aurait été catastrophique, parce que je m’accroche à lui comme à une bouée de sauvetage.

Cette fois c’est la chef qui va poser ma péridurale, et elle essaie à mots couverts d’excuser son interne, qui a sans doute foiré un truc dans le processus.

Sauf que je suis prof, et que j’en suis fière. Que j’ai un infini respect pour le personnel soignant des hôpitaux publics, et pour le personnel soignant tout court (ces gens voient de la souffrance toute la journée, je ne sais pas si vous visualisez).

Je m’entends donc répondre, alors qu’une sage-femme m’aide à m’asseoir, que ce n’est pas grave du tout, que ça arrive, et qu’il ne faut pas se formaliser pour ça.

Et ça fait six heures que je souffre. Mais je n’en veux à personne, et surtout pas à l’interne. (certains me trouveront sans doute neuneu, mais j’assume).

Pour reposer ma péridurale, il faut que je m’asseye sur le rebord de la couche et que je me décale un peu. Sauf que la première péridurale a marché un chouilla et que mes jambes sont engourdies. Me voilà donc à essayer de me mettre debout, avec une sage femme en face pour me réceptionner, et mes jambes patinent comme celles d’un faon qui vient de naître, je trouve ça marrant.

Alors que ça fait six heures que je ne rigole plus du tout. Quelque chose a changé, mais je ne percute pas tout de suite. La sage femme me répète qu’il faut être très courageuse, que je peux m’accrocher à elle autant que je veux. En plus Ourson est sorti, il a pas le droit de rester pour la péridurale et il n’a pas mangé. Moi non plus, mais je vois pas ce que j’aurais pu avaler…

Je remonte sur la couche en patinant comme Bambi quand Panpan lui apprend à avancer sur la glace, la sage femme m’aide à me rouler en boule et m’enlace comme pour me faire un gros câlin. Et tout ça, je le remarque avant de comprendre que ça y est, j’ai moins mal. C’est pas encore le top, mais y a un mieux.

L’enfonçage d’aiguille sans électrochocs dans la jambe, c’est quand même vachement mieux.

En plus ma sage femme elle sent hyper bon, et elle est toute douce.

C’est mon nouveau doudou.

Elles ont tellement peur que le cathéter se redécroche, qu’elles attachent les tuyaux avec une masse de sparadrap. Et je glousse en me rallongeant.

Comme à chaque fois qu’elle avait essayé de me soulager en m’envoyant une nouvelle dose, l’anesthésiste me précise que ça va mettre environ vingt minutes à faire effet, ce qui jusque là me plongeait dans le plus profond désespoir. J’ai passé six heures à pleurer que je ne tiendrais jamais vingt minutes supplémentaires. Et là:

« Je suis désolée mais ça ne fera effet que dans vingt minutes…

-D’accord!

-Euh… dites, c’est moi où ça va déjà mieux?

-Hihi! »

Dans mon cerveau, ça fait enfin « tilt ». Les contractions ne se sont pas arrêtées, mais ENFIN LA PERIDURALE MARCHE!

On en profite pour poser la sonde pipi, j’entends la sage-femme me dire que j’ai rempli deux bassins comme si c’était la meilleure nouvelle du monde. En fait, tout me rend jouasse. L’étudiant sage-femme (d’où l’aberration de garder le terme, les « sages-femmes » sont aussi des hommes) venu prendre ma température a l’air vraiment soulagé de me voir comme ça.

Et moi donc!

Du coup, on vérifie aussi ma dilatation, j’en suis à huit. Oh putain, mais c’est pour bientôt! Maintenant que je ne souffre plus, je pense à nouveau enfin à une chose essentielle: mon bébé. (je tiens à signaler à tous ceux qui s’opposent à la péridurale parce que ça empêche de « vivre » l’accouchement, que c’est justement grâce à elle que j’ai pu vraiment vivre le mien, me concentrer sur les sensations et penser à mon bébé. Tant qu’elle ne marchait pas, je souffrais trop pour y penser).

Il est 18 heures.

L’équipe se relaie pour constater que ça va de mieux en mieux. Je commence à envoyer des textos, une collègue m’annonce qu’elle a son concours, et me demande ce que je deviens avec le bébé. Bah, chuis en salle de naissance, voilà voilà… J’informe Ourson que la péridurale marche enfin. Il est content, m’entendre crier et pleurer six heures d’affilée c’est pas l’idéal.

A vingt heures, l’équipe de jour s’en va.

La sage femme qui va s’occuper de moi débaroule toute guillerette.

« Bonjour, je suis Winnie, votre sage-femme! On m’a raconté vos malheurs, vous avez été très courageuse! »

Ok, et moi chuis Porcinet.

Elle m’explique comment pousser vu que je sais pas faire, il faut pousser en gardant sa respiration. J’aurais préféré pousser en expirant mais c’est elle qui sait, donc je l’écoute.

« Oh mais c’est super! On voit déjà ses cheveux! Vous vous débrouillez super bien! »

A mon avis, « Enthousiasme » c’est une épreuve à part entière dans le concours pour être sage femme.

« Profitez en pour vous reposer un peu si vous n’avez plus mal, vous en aurez besoin pour après. »

Du coup, on papote un peu avec Ourson, puis on pionce. Régulièrement Winnie passe pour dire qu’on peut encore patienter un peu. Pourquoi? Parce qu’il y a pas assez de personnel, d’autres accouchements plus compliqués que le mien, alors j’attends.

Vers une heure du matin, finalement elle ne naîtra pas le 11, mais le 12, je sonne, parce que les contractions reviennent, que je sais que je suis dilatée à 10, j’en ai assez, je veux pousser!

Winnie revient, comprend, m’installe toute seule en disant que le reste arrive dès qu’elles sont libres. M’en fous, j’ai juste besoin d’une personne pour réceptionner le bébé.

Ourson est réquisitionné pour soutenir ma tête.

Du monde se ramène, mais je suis infichue de dire combien. Avec ma péridurale qui marche, au début, on est obligé de me signaler l’arrivée des contractions, je suis trop stone pour les sentir.

Il paraît que je pousse hyper bien.

Sauf que j’ai vachement du mal à reprendre ma respiration, après chaque poussée je n’y vois plus rien pendant quelques secondes, ensuite j’ai des étoiles devant les yeux.

Ce n’est pas normal.

J’essaie d’expliquer ce qu’il m’arrive, mais à chaque fois que je commence par « je n’y arrive plus » est accueilli par des braiements de pompom girl, à base de MAIS SIIIIIII VOUS ALLEZ Y ARRIVER!!!

Winnie m’explique même que dans certaines parties du monde, les femmes accouchent de leur bébé seules et reprennent le boulot direct, alors, hein.

J’ai trop de péridurale dans les veines pour lui rétorquer « et la mortalité infantile on en parle », non par politesse, mais parce qu’inconsciemment le mot « mort » est interdit dans cette salle pour moi.

Et je galère de plus en plus à retrouver mon souffle.

A un moment, j’entends « voyons, il ne faut pas pleurer maintenant, ça sera pour quand vous aurez votre bébé! ».

Eh, oh, mais je ne pleure pas, c’est quoi ces histoires?

Après enquête auprès d’Ourson, manifestement, si, j’ai pleuré. En tout cas ils ont tous cru que je sanglotais bruyamment, ce que moi, je n’ai pas senti du tout. J’essayais juste de reprendre mon putain de souffle.

Une comparse de Winnie me dit que je pousse trop fort et que du coup j’hyperventile. Du coup on décide de moins pousser, en fait je commence à expirer en soufflant, ce que j’aurais dû faire depuis le début. Une voix dans ma tête me répète que si je veux voir mon bébé, il faut bien qu’elle passe. Et puis je ne vais pas la laisser là. Alors j’intensifie, d’un coup ça fait plus mal que les poussées précédentes, et là:

« Ne poussez plus la tête du bébé est sortie! »

Oh putain.

« Poussez encore un tout petit peu pour faire passer les épaules, vous voulez bien? »

Oh putain.

« Vous voulez la prendre vous même? »

Non mais t’es pas bien dans ta tête, madame la sage femme? J’ai beaucoup trop peur pour ça! C’est fragile les bébés, je vais pas t’apprendre ton métier!

« Euh non, j’ai un peu peur… »

J’ai juste le temps de me dire « et si je la trouve moche je fais quoi? », j’entends un énorme SPLAAAAAATCH, et pouf, j’ai un bébé sur le ventre.

Elle est magnifique, elle a du sang partout, je m’en veux de l’avoir tirée de son liquide amniotique où elle était si bien, je repense à du Quignard, j’ai envie de lui enlever son bonnet et de la couvrir de bisous.

Il était 1h49 du matin.

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Quand tes élèves atteignent des degrés de choupitude insoupçonnés…

Je pense qu’ils font ça par instinct de survie, vous savez, comme les bébés qui ne sont jamais aussi mignons que quand ils vous réveillent au milieu de la nuit pour… rien. (Ou alors j’essaie de me convaincre de ça parce que ma date prévue d’accouchement approche, je sais pas).

Mais par exemple, ça m’est déjà arrivé de retrouver un groupe classe pour le cours d’option grec (je suis une antiquité) niveau collège (forcément ils ont la patate sans être turbulents/ chiants, je fais tout pour rendre les LCA ludiques et leur donner l’envie d’avoir enviiiiiiiiiiiie de continuer. Des élèves motivés donc, mais facilement bruyants et très actifs) alors que j’ai une migraine de ouf, j’ai pas eu le temps de prendre un paracétamol, j’ai déjà un oeil qui voit moins bien, l’impression d’avoir un hérisson dans le crâne plus un sadique qui se fait mes tempes à la perceuse.

« Bon, les jeunes, je vous explique. Mme Tache a la migraine du siècle, donc si vous voulez pas m’achever et conserver une prof de grec gentille et compétente, il va falloir faire le moins de bruit possible et s’occuper à des activités peu remuantes. »

On a donc fait de la grammaire simpliste mais rendue ultra fun par la perspective d’écrire à tour de rôle au tableau à craie pendant que je comatais sur une chaise avec ma tête de zombie, avec un volume sonore tel que dans la pièce à côté ils ont cru qu’on était pas là (sur cet étage, aussi rebaptisé « grenier », les cloisons sont en carton, très pratique pour dire des âneries à son collègue qui a son tableau noir de l’autre côté du carton). Ils ont été absolument adorables ET silencieux.

Et puis, il y a aussi eu:

« Madame, vous avez pas l’air bien, vous voulez un bonbon? » Il ne pouvait pas mieux tomber, j’étais en pleine crise d’hypoglycémie suite à mes nausées de grossesse à répétitions

« Madame, vous êtes SÛRE que vous allez bien? » – un jour que j’arrivais avec un doliprane effervescent dans mon mug, avec une autre « migraine du siècle » – « Bah j’ai un peu mal au crâne… ». La même: « Ah ben heureusement qu’on a éval, vous allez pouvoir souffler! ». Elle a fait passer le mot, personne n’a moufté pendant toute l’éval, pas un seul « on a toute l’heuuuuuuuure??? ».

A la rentrée de janvier, sur une demi douzaine de gamins qui me souhaite « la bonne année et plein de belles choses pour 2017! », y en a qu’un seul qui a été mon élève, les autres ne me connaissent que de réputation ou parce qu’ils sont déjà venus discuter avec moi sans que je les connaisse.

Mon élève de 1ere légèrement atteint du syndrôme d’Asperger, venant d’apprendre que je vais partir en congé maternité: « Ben moi, vous allez me manquer » Moi: « Oh? » Lui: « Bah oui, qui va me remonter le moral quand je déprime? » (donc imaginez bien qu’ avec les hormones j’avais grave la chiale)

Je passe sur les multiples « madame elles sont beeeeeeeelles vos chaussures! » « oh, vous avez un nouveau sac il est trop beau! » (me donnant ainsi l’occasion de me la péter, je l’avais acheté à Rome mon sac) pour arriver au conseil de classe de mes 4eme, le dernier auquel j’ai assisté avant de rentrer couver ma pastèque. Les délégués des élèves font leur petit bilan de la classe, l’ambiance, les progrès, ce qu’ils veulent ou non garder pour la suite. Et à la fin…

« On voulait aussi souhaiter un bon départ à Mme Tache, vous allez beaucoup nous manquer, et puis on adore vos cours et vous êtes super drôle, et puis on vous souhaite plein de bonnes choses pour vous et votre bébé! ».

Donc, sous les regards narquois de leur prof principale qui était avec eux au moment de la préparation du conseil et du dirlo, j’ai fait mon max pour pas chialer façon fontaine et aller leur faire un câlin. Meeeeeuh mes poussiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiins!!!!

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