Ils m’observent

Et ce n’est pas une exception.

C’est même le lot quotidien de tous les profs à mon avis, les mouflets nous détaillent à longueur de cours, c’est ça ou ils nous écoutent et notent ce qu’on leur dit, donc bon… Et c’est pire quand tu les fais bosser par petits groupes.

Parfois ça donne des réflexions plus ou moins agréables de « madame j’adore vos chaussures » à « quand j’étais en primaire j’avais la même robe que vous » (réponse obligée: « tiens c’est amusant, en primaire je savais déjà quand il fallait me taire… toi non? »). Mais fort heureusement, aucun élève ne m’a fait de remarque sur mon embonpoint (je suis obèse. Médicalement, c’est comme ça qu’on dit.). Ce qui ne m’empêche pas de m’asseoir sur ma table en prévenant « si vous entendez un grand craquement, c’est que ces tables ne sont pas conçues pour me servir de siège ». Et non, je ne le fais pas quand je suis en jupe, faut pas déconner.

Et le drame, c’est quand ils travaillent en petits groupes, et que je passe d’un groupe à l’autre pour répondre aux questions/ les guider dans leur travail/ qu’ils aient l’impression d’avoir Mme Tache rien que pour eux/ les empêcher de se battre en se lançant des gommes, ne nous leurrons pas…

L’avantage c’est qu’ils peuvent avancer à leur rythme – sauf quand un gamin brillant se retrouve avec des clampins, là il est bon pour une crise de nerfs, mais avec Mme Tache, on a aussi le droit de travailler tout seul si le groupe ne fout rien. bah quoi, j’ai dit que j’essayais de les aider à sociabiliser, pas que j’allais réussir, j’ai autant de sens de la camaraderie qu’une murène

Donc l’autre jour, j’étais avec mes 5eme qui avaient mis moins de cinq minutes à mettre les tables dans le bon ordre pour bosser en petits groupes – on est des champions de l’organisation ou on ne l’est pas, même si de l’extérieur on donne l’impression de dissimuler un troupeau de brontosaure dans la classe, et j’ai commencé mon petit périple. Un groupe m’appelle, je viens, je réponds, on discute un peu, et là une élève me sort tout à trac:

« Madame,  vous avez les yeux jaunes. »

Ce qui ne va pas sans déclencher chez moi une certaine panique. Si c’est ma cornée qui vire au jaune, c’est que je fais une crise de foie maousse avec complications – d’où le nom populaire de jaunisse. La possibilité d’un décès plus ou moins proche m’effleure, mais j’essaie de rester digne pour demander des explications – je n’ai pas du tout le temps de mourir en ce moment.

« Entendons nous bien, c’est le blanc de mes yeux qui est jaune? Ou l’iris?

-C’est l’iris, c’est marrant, c’est tout jaune!

-Mais autour, le reste de mon oeil, c’est blanc?

-Oui! »

Evidemment, maintenant ils sont cinq à me détailler la cornée et à constater que c’est « troooop bizarre ».

Je m’en fous, mon foie va bien et c’est tout ce qui compte.

« Nan mais vous inquiétez pas les jeunes. Mes yeux changent de couleur en fonction de la lumière. Normalement ils sont verts, mais selon l’éclairage ils deviennent marrons, ou… jaunes.

-Ooooooh…  »

C’est vrai, c’est un phénomène tout à fait naturel. Mais bon, ils ont quand même le droit de répéter partout que je suis un cyborg, ça leur fait tellement plaisir. Je n’ai peur de rien, je leur ai aussi raconté que quand j’étais petite, j’avais AUSSI des oreilles pointues.

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Ma 3eme rentrée

Chez les profs, les bonnes résolutions ne se prennent pas en janvier. Elles se prennent en septembre. Cet été, j’ai commencé par lister mentalement mes handicaps pour voir ce que je pouvais faire. Je n’ai pas listé mes qualités parce que je suis incapable de le faire (c’était mon handicap n°1, pour ne rien vous cacher). Dans la liste il y avait, entre autres: être un bisounours avec un gros coeur en chamallow (je ne supporte pas les enfants tristes et je suis incapable d’en vouloir à quelqu’un qui est en train de grandir, donc d’apprendre, donc de se construire), je n’ai aucune mémoire des visages, je suis un peu beaucoup brouillon et bordélique, je fais passer les envies de connaissances des élèves avant le programme, et je cède presque toujours quand ils me demandent un truc.

Sauf que mon côté Bisounours peut avoir des effets pervers à long terme. Surtout depuis que j’enseigne aussi au lycée. Alors j’ai envisagé ma rentrée comme une succession de plans d’attaque. Pour les Secondes en Histoire, c’était facile: je refuse de les laisser aller en Première sans avoir toutes les méthodes de travail nécessaire pour y arriver. Méthode, Rigueur, Organisation (le contraire de moi, mais ça, ils ne le savent pas). Je fais un rappel méthode presque à chaque cours et je sens poindre des trucs chouettes. Comme des élèves qui font un plan avant de chercher sur Google quand on leur demande de faire un exposé.

Avec les terminales en grec, vu les loulous, il fallait que je sois en mode Sévérité puissance mille. Donc, un devoir maison noté chaque semaine, d’intensité forte dès le début, préparation de la version du texte commun répartie entre chacun, l’épreuve orale est fin avril, j’ai pas de temps à perdre, tu t’accroches et tu suis. L’échec n’est pas une option, l’abandon non plus. Un des récalcitrants m’a suggéré aimablement que s’ils décidaient tous de passer l’épreuve en candidat libre, je n’aurais plus de travail. J’ai pris un air froid et dur, directement inspiré de Clint Eastwood dans Dirty Harry et j’ai juste répondu: « La porte est ouverte. Tu veux essayer? ». Je les ai tous terrorisés ce jour là, et l’autre n’a plus moufté. Ah mais.

Pour les petits, ç’a été un peu plus compliqué. J’étais tellement en mode warrior que j’arrivais dans les petites classes comme un gros tigre. Mais bon, deux ou trois réglages à base de blagounettes et de « mais non je vais pas te manger parce que tu as oublié ton cahier, au pire je mange le cahier », et ça ira. En attendant, aucun problème de discipline, je sais, ça fait qu’un mois qu’on a commencé, m’en fous, je savoure.

Pour la mémoire des visages, j’ai imprimé les trombis dès que ç’a été possible et non la veille du conseil de classe comme d’habitude (ahem). Une élève m’a gentiment proposé de mettre un papier avec leur nom sur la table, j’ai été obligée de lui avouer qu’au delà de trois rangées je ne le verrais plus, donc tant pis, je demande de temps en temps et je révise pendant les évals.

Pour les questions des élèves, leur besoin de savoir et ce que je pense des programmes, bah… J’ai un joker. Il s’appelle Liberté Pédagogique, et c’est mon meilleur ami pour la vie!

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La terrible affaire du déjeuner

Une partie de ma famille est, euh… un rien pénible. Pour des conneries du quotidien, ils sont capables de faire sortir de ses gonds n’importe qui, même quelqu’un de très très très patients.

Faire une blagounette, avec eux? Impossible. Ils sont trop pinailleurs, ils vont tout décortiquer pour finalement décréter que ce n’est pas drôle. Par contre, ils vont largement se foutre de la gueule de celui ou celle qui a voulu désapesantir l’atmosphère avec un bon mot. Est-il con d’avoir de l’humour? (rires gras).

(Ouais, parce que l’atmosphère est pesante. Physiquement. Signe caractéristique, ma nuque et mes épaules se bloquent toujours les deux premiers jours. Mais bon, autant ne pas dire pourquoi).

Pour eux, être écolo, c’est acheter bio (surtout du pain parce que la boulangère n’en a pas) et avoir un sticker anti-nucléaire sur sa bagnole. Mais ils ne modifieront ni leur consommation de viande, d’eau ou d’électricité. On fait toutes les courses en voiture mais on pousse des cris d’orfraie quand on propose du sopalin « maiiiiiis ça pollue il faut prendre des serviettes en tissuuuuuuuuuuuuuuuu!!! »

Ne pas être d’accord avec eux est un crime, le dire ouvertement, un billet direct pour le goulag (surtout si en prime vous êtes vraiment de gauche ou carrément extrême gauche (t’façon, tout dans le même sac, c’est plus net): z’avez qu’à voir en Corée ce que c’est que le communisme. Je sais que le stalinisme et le communisme sont deux réalités différentes, mais pas eux…).

Mais pour être tout à fait honnête, je vous dirais que chacun est bien libre de se débrouiller avec ses idées. J’ai suffisamment à faire avec les miennes, je suis fière du triangle rouge au revers de la veste de mon homme mais je ne l’impose à personne.

Nan par contre, ce qui me fait bouillir, c’est le pinaillage constant, les demandes de compte permanentes. J’en connais au moins une capable de sortir une bouteille de whisky du placard, (à dix heures du matin, pendant que d’autres se gaufrent les trois kilos de haricots frais à équeuter) la déballer, lire les étiquettes sous toutes les coutures « tu te rends compte, c’est du dix ans d’âge! rhoooo! dix ans d’âge!!! » « Bah ouais, c’est du whisky…  » « oh mais quand même, dix ans d’âge! » « ôte moi d’un doute, tu t’y connais en whisky? » « … » (pas de réponse). Et elle n’en boira pas une goutte de toute façon elle n’en veut pas, elle voulait juste dire que ce n’était pas elle qui l’a acheté. Pour ça, il fallait donc faire semblant de la découvrir d’un bout à l’autre.

Parfois ça donne des dialogues de ce genre:

« Tu as lavé le saladier en cristal? à la popomme qui se farcit toute la vaisselle, laissée seule avec l’aïeule, parce que tout le monde s’est barré sous divers prétexte.

-Pas besoin, il n’a pas servi, finalement.

-Pourtant, il m’a bien semblé voir de la salade sur la table, MOI.

-Oui, parce que ton petit neveu n’a pas voulu du saladier en cristal, il a pris un Tuppe rond.

-Ah bon.

-Oui.  »

Il faut alors ruminer les informations, et digérer sa colère de ne pas avoir vu que le neveu, ce renégat, souillait la table du déjeuner avec son tupperware alors qu’on avait du monde (si on reçoit, c’est pour faire valoir sa vaisselle et donc son fric par héritage. Ouais c’est compliqué). Puis revenir à l’attaque.

-On ne l’a pas utilisé pour les fruiiiiiiiiiiiiits??? Moi il me semblait que.

-Ben non. Les fruits sont restés dans la corbeille à fruits. »

Rage. Désespoir. Fulmination. On ne peut plus compter sur personne. Et il faut bien admettre qu’on a plus le contrôle sur tout, et ranger son saladier dans son buffet.

Je peux même pas me consoler dans son whisky dix ans d’âge, elle verrait que j’ai ouvert la bouteille.

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Les perles du brevet. (Blanc 2016, un arrière palais de moisi, une attaque molle en bouche)

La technique de dingue pour pas trop me faire chmir quand je corrige les copies du brevet, trouvée cette année: noter les plus belles boulettes pour pouvoir en rigoler à l’aise ensuite. Bon, ça fait pas avancer le taf plus vite. Mais on se marre.

« Aujourd’hui, il existe des camps d’extermination dont celui d’Auswich-Birkenau » (pas pu m’empêcher d’écrire sur la copie « heureusement qu’aujourd’hui il est fermé »)

« Beaucoup tentaient d’échapper aux Einsatzgruppen car ils ne voulaient pas aller dans les ghettos » (surtout parce qu’ils ne voulaient pas spécialement mourir, mais bon, ne chipotons pas)

Document à commenter: une affiche soviétique de 1938. (ces informations étaient précisées à côté du document: « C’est une affiche de Staline et son peuple de 1914 »; « [ce document a été réalisé] dans le contexte de la première guerre mondiale » (1938, 1914, peuf peuf peuf, qu’est-ce comme différence, à l’échelle de l’Histoire)

« D’abors, les gardes capturent tous les juifs et les tzigane sans prévenir dans leurs villes. Ils les regroupent tous afin de les compter pour voir si il y a personne ». (Je… Non, rien)

« Un espace touristique est un endroit ou les touristes le fréquente beaucoup. Par exemple, Tokyo est un espace touristique puisqu’il contient des culturelles, de loisirs… Les touristes fréquentent aussi les endroits technologiques ou monumentaux » (Si y a que des culturelles à Tokyo, moi j’y vais pas, hein)

« Ces objectifs ont été mis en oeuvre par des chantiers et de longues gestations à propos du trajet à pied et ensuite en navette » (la fameuse technique dite « je prends des bouts de phrases auxquelles je comprends queud’ dans le document et ça va passer »)

« L’un des facteurs est la pub. Plus l’espace productif de service ce fait remarquer plus il y a du chiffre d’affaire. Le deuxième facteur et que si l’espace est productif à grande échelles, l’entreprise va plus évoluer ». (Cette société capitaliste peut être fière de ses enfants, crénom)

« L’Armistice a été faite au siècle des lumière, le 11 novembre 1918 » (C’est la faute à Voltaiiireuh)

« L’Encyclopédie a été rédigé milieu 8eme siècle » (A la louche et à dix siècles près on est bons. Faut juste une grosse louche)

« Les différents acteurs impliqué sont : le lieu (le Mont Saint Michel) les contraintes (projet et polémique). (J’vois bien le Mont Saint Michel à la table des réunions, ça devait être pimpant)

« Les forces de l’axe: l’Allemagne est le japond » (Ok je tire sur l’ambulance, là)

« Voter est un droit, c’est aussi un devoir’ cela veut dire qu’on n’a le droit de voter mais qu’on est « obligé » de le faire, car sinon on peut avoir une ammande voir ne plus pouvoir voter » (La logiiiiiiiiique… Vuuuuuu)

« C’est une carte électorale, qui servent aux électeurs qui habitent dans des communes de plus de 3500 habitants »; « on doit en attendre la réception à une nouvelle carte ». (Ouais, tu peux voter que si ton bled il est un peu classe. Si t’es paumé dans la cambrousse, tu te démerdes, tu votes pas)

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« Je crois que Mme Tache, elle a les larmes aux yeux »

Ouais, j’ai décidé que mon  nom ici ça serait Mme Tache, ça colle pile avec Une tache dans les cahiers donc hop.

Je suis un petit peu émotive, sous mes dehors de barbare en jupe (mes élèves m’ont dit que c’était trop bien quand j’avais des tresses, que ça faisait viking. Rien à battre de ma robe de pimprenelle ou de mes collants mignons, j’étais Ragnar épicétou. Bon.). Par exemple je dois lutter furieusement pour pas chialer comme un gros veau quand mon élève multi-traumatisé (la vie lui met des coups de latte dans la gueule bien comme il faut) sort de son mutisme pour me dire « eh ben moi je vous aime bien, madame ».

Mais c’est encore pire avec de la musique.

Il y a des chansons où je sais que, toute seule, si je les écoute, ça va ouvrir les vannes et je vais pleurer d’émotion pendant un certain temps super simple à expliquer à Ourson un jour qu’il était rentré plus tôt que prévu. Genre quand j’écoute ça:

Tracy Chapman – Talkin’ about revolutions

Je vous raconte même pas le concert de Patti Smith il y a quelques mois, j’ai pas d’autres mots à part « bouleversant ». Déjà, voir une dame qui assume son âge, qui se pointe avec des cheveux intégralement blancs, ses rides, qui s’essuie dans son t-shirt en disant « eh ouais les t-shirts c’est pratique », qui crache par terre entre deux couplets, en un mot, qui s’en contrecarre d’avoir l’air « féminine » ou d’une « vraie femme », qui s’en fout royalement d’avoir l’air vieille, qui dit dans toute son attitude, ses vêtements, sa façon de parler « je suis ce que je suis et je t’emmerde », ça fait putain de plaisir.

Petit aparté: on entend quand même beaucoup trop à mon goût des discours à base de « une femme ne peut pas ne pas se maquiller, il faut se respecter et respecter les autres » et autres « on ne peut pas être chic sans escarpins ». C’est comme le maquillage « nude » qui consiste à se tartiner la tronche avec cinq produits différents pour avoir l’air « pas maquillée », nom d’un cul ça a tendance à m’énerver franchement. Tu veux avoir l’air « fraîche et pas maquillée »? Tu manges des fruits et tu t’hydrates le faciès avec une crème maison faite avec une base de beurre de karité ou de mangue quand t’as le temps. Là tu seras belle.

Patti Smith, donc. Qui nous a braillé dessus « donnez moi votre énergie », alors qu’elle en a pour un régiment et que ça fait une heure qu’elle saute partout. Eh ben quand j’ai entendu ça:

Ou ça:

Précédé de « cette chanson, je l’ai écrite pour mon petit ami dans les années 70… et… c’est toujours mon petit ami » alors qu’elle parle de Fred Sonic Smith mort en 1994, évidemment j’ai pleuré. C’est pas comme si Because the night c’était notre chanson à Ourson et moi et que j’étais au concert avec Ourson.

Et comme je suis une prof consciencieuse, je m’occupe aussi de l’éducation musicale de mes élèves (ces enfants ne connaissaient pas Nirvana, je ne sais pas si vous imaginez). En 4eme, avec la traite négrière, on a écouté ça:

Avec traduction en simultané par moi-même. J’ai juste buggué un peu parce que c’était un sujet qui touchait beaucoup mes élèves, donc plus ils étaient émus, plus je l’étais aussi. Ils ont été troublés de voir que Billie Holiday était en pleurs à la fin de la chanson. J’en ai profité pour m’essuyer les yeux discrètement.

Mais je crois que certains m’ont grillée.

La prochaine fois, je vous expliquerai comment on écoute du hard rock avec le programme de 3eme.

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A l’ancienne

Bon, bah voilà. Cette année, j’avais un emploi du temps presque équitablement réparti entre l’Histoire-Géo et les langues anciennes. Pour l’an prochain, je n’aurais plus qu’une classe en Histoire, tout le reste de mon temps complet sera occupé à enseigner le latin et le grec.

J’avais déjà le syndrome du hussard noir de la République – j’ai largement seriné mes élèves de Louise Michel et de Carmagnole, la IIIeme porte les fondements de notre République à nous qu’on a, sans parler de Jean Zay, qui pour résumer a fait de l’école selon Jules Ferry une vraie école égalitaire avec possibilité d’ascension sociale, (ce que le Juju à rouflaquettes avait un peu loupé), mon idole avec Marc Bloch et Willy Brandt.

Même mes plus mauvais élèves savent les reconnaître sur une photo, c’est vous dire.

Une hussarde noire, donc, comme ma grand-tante et mon grand-oncle, né respectivement en 1914 et 1911 et qui ont commencé à enseigner sous la IIIeme (et à chanter La Marseillaise avec leurs élèves pendant les années sombres), sauf que moi j’ai remplacé la blouse par un perfecto en simili.

Et en parallèle, je suis une prof de latin- grec. Ce qui n’est pas incompatible avec mon républicanisme militant, au contraire, il est pour moi hors de question de laisser les langues anciennes aux curés. Jusque là je faisais surtout le grec pour cause de pénurie de prof, l’année prochaine la pénurie s’aggrave et je vais faire presque autant de latin que de grec.

Ce qui va impliquer de préparer aussi l’option latin des terminales pour l’épreuve du bac.

Et là, même si j’ai fait de l’impro et du gain de temps un art de vivre, je sens que si je ne passe pas par une organisation quasi militaire, je ne vais jamais m’en sortir. Donc en plus de la trame de l’année et de l’enchaînement des séquences – ce que je fais déjà, je suis feignasse mais pas inconsciente – il va falloir prévoir tout d’avance, y compris les leçons de langue et de grammaire, ce que jusque là je préparais un peu au feeling des élèves, comme pour les cours de civilisation qui sont laissés largement au choix des élèves, c’est un enseignement qui leur laisse une certaine liberté pour apprendre ce qu’ils aiment. Je faisais beaucoup de coup par coup.

Là il va falloir que je sois convaincante pour que leurs choix/ intérêts correspondent aux miens – ce qui marche presque toujours si je suis organisée (et si je parle de personnes toutes nues).

La difficulté quand tu as tous les niveaux ou presque sur une option LCA (en latin il ne me manquera que les tous petits qui ont une initiation en 5eme et les secondes, c’est des collègues qui s’en occupent), c’est de passer des petits pious qui font de jolies présentations pour les règles de grammaire et s’éclatent avec les mots croisés à des grands couillons qui ont des impératifs urgents – et trop souvent s’en battent les steaks.

Ce qui signifie qu’en plus d’une organisation de ouf, il va aussi falloir que j’impose une discipline militaire à base d’interros toutes les semaines et de répartition de la préparation des traductions. En grec, les terminales qui m’ont connue cette année quand ils étaient en première vont connaître un sacré changement. (J’ai déjà prévenu la responsable niveau que les emmerdeurs seraient mis à la porte à la première incartade).

Et j’ai une incalculable collection de règle plate en bois.

A l’ancienne, j’ai dit.

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Les oraux (et les bernardos)

Oui, ce titre est bien bien nul (et pas du tout surfait).

Mais dans la série « malléable comme un chamallow », l’autre jour à la journée pédagogique où je me faisais grave chmir (on réfléchissait à comment appliquer la réforme, eh ben croyez le, croyez le pas, mais c’est impossible. On avait compris environ cinq minutes après le début de la journée péda, que c’était mort de chez mortadelle et qu’on y arriverait pas. Et la journée finissait à seize heures), y a la responsable des premières -terminales qui m’a demandé si je pouvais faire passer les oraux blancs du bac de Français pour les premières.

Je l’avais fait l’année dernière, mais je pensais que j’avais tellement foiré que personne ne me redemanderait de le faire à nouveau.

Ah bah j’ai tellement pas foiré que cette année on m’a refilé deux fois plus d’élèves.

Du coup j’étais trop fière.

Quoi c’est sur deux samedis, pile les deux semaines avant les vacances, quand tout le monde est en train de décéder de fatigue? Quoi ça implique de manger de la macédoine en boîte avec mes collègues, de bosser huit heures avec une simple heure de pause, d’être aux taquets peu importe l’heure de la journée parce que chaque élève mérite notre écoute pleine et entière? Et donc d’être encore plus mort le lundi qu’on était parti le vendredi?

Rien à foutre, je suis fière je te dis.

Et puis bon, c’est quand même l’idéal pour faire le plein dans le « carnet à boulettes », le carnet spécial où je note toutes les conneries de mes élèves. Quand ça va pas, je les relis, je me marre un bon coup et ça repart comme avec un mars. Quand ça me fera pleurer j’arrêterais ce métier.

Le Pont Mirabeau: « Là, l’allitération en « t » elle fait une sorte de plouf. Si je puis dire. »

Marie, vous avez la joue aussi vermeille: « La femme est décrite du haut en bas, « les cheveux », « les tétins », « le sein ».

A la reprise, je lui ai demandé s’il n’y avait pas plusieurs facettes de la femme décrites dans ce poème. Précision, il s’agit d’un garçon.

-Euuuuuuuuh…

-Regardez, quand il dit « les tétins comme deux monts de lait, il évoque quel moment de la vie d’une femme?

-Euuuuuuuuuuuuuuuuh…

-A quel moment de sa vie une femme se retrouve à produire du lait?

-*en panique* une vache???

-D’accord, effectivement une vache ça produit du lait. Mais quand on est une femme, j’ai dit?

-Aaaaaah. Quand on est enceinte!

-Ouais, enfin normalement, c’est quand on ne l’est plus. Quand il est déjà là, le bébé.

-Ah ben oui.

-Donc ce qu’évoque Ronsard, c’est la femme en tant que mère. En tout cas c’est une des interprétations possibles. Et sinon, à votre avis, quel est le passage le plus sensuel du sonnet? Pour un homme du XVIeme, j’entends. Pas pour vous, je ne me permettrais pas.

-*tout rouge* Quand il parle des euh… ahem… euh… seins?

-Raté, c’est quand il parle de ses cheveux. Vous ne voyez pas que c’est la partie du corps qui est la plus détaillée dans le sonnet? Ronsard vit dans un monde où la plus grande marque d’affection qu’une femme peut faire à son amant, c’est le laisser la voir avec les cheveux détachés.

-*encore plus rouge*aaaah… greuh.

Mme Bovary: « Flaubert est un grand philosophe du XVIIIeme siècle, il fait partie du mouvement des Lumières, il a écrit notamment Candide, Zadig, Micromégas…

Je me permets de vous couper, je crois que vous faites erreur. Flaubert il a vécu au XIXeme. Voltaire c’est au XVIIIeme et c’est Voltaire le philosophe des Lumières.

-Ah oui, pardon. Alors Flaubert est un grand écrivain du XIXeme siècle, il a écrit notamment Candide, Zadig, Micromégas…

« Vous allez composer sur Nuit rhénane d’Apollinaire.

-Je peux pas faire L’Horloge à la place?

-Non. Gnihihihi.

-*Salope* Bon d’accord.

-Votre problématique portera sur la création littéraire.

-*Grosse prostituée* Pas de souci… »

Et puis y a celui qui a tenté le coup du kamikaze. Quand je lui ai dit ça: « Cela fait trente minutes que vous préparez, passons à l’exposé ». Il m’a répondu ceci: « Encore une minute, merci. « 

Moi: Euh, nan, ça fait trente minutes, faut y aller, là.

Lui: Une minute, je finis ma phrase. Merci.

Et pas le « merci » timoré de l’ado en panique qui sait pas comment se sortir du merdier dans lequel il est, que nenni, le « merci » péremptoire du connard d’une administration quelconque qui te vire de son bureau alors que t’as juste besoin qu’il tamponne ton papier, il a le tampon-encreur dans les mains, mais il est sur terre pour te faire chier, alors il te répond « désolé ce n’est pas l’heure, nous fermons dans cinq minutes, il faudra revenir, mais pour le moment c’est impossible. Merci ».

Sans parler du petit sourire qui signifiait clairement « écoute, tu n’es que prof de lettres, tu ne sais pas lire l’heure, alors tu me laisses finir ».

Alors je pense aussi que ce qu’il devait se dire, c’est qu’il était le dernier à passer avant la pause déj, donc je pouvais être sympa et le laisser.

Sauf que je peux pas être sympa quand c’est bientôt l’heure de bouffer et que je suis en face d’un ado qui a déjà des attitudes de petit chef. Mais j’ai su rester digne.

En fait j’ai surtout envoyé un texto à Ourson pour lui raconter ma mésaventure, et que je l’ai conclu par « eh oh c’est l’heure Ducon » et que j’ai eu une crise de fou rire que j’ai essayé d’étouffer au moins pendant toute l’introduction du candidat.

Le Pont Mirabeau (un autre): « ça représente l’amour de tous les terriens, de tous les Français »; « c’est un vocabulaire, on va dire, aquatique »

Et je suis sortie de là complètement lessivée.

Je mérite au moins une médaille. Et une nouvelle robe à fleurs.

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