Les nuits avec Ourson (première partie)

Avant toute chose, deux aveux. Ourson c’est mon compagnon – et le père de l’alien / alienette à venir – et de nous deux, l’emmerdeuse du dodo, c’est moi. J’aime dormir, et pour moi, la seule raison valable pour se lever tôt pendant le week-end ou les vacances, c’est de se donner le temps de faire une sieste l’après midi. Si je me lève à midi ça me gâche un peu la sieste de 14h.

Donc je pionce, mais pas à n’importe quelle condition. Il me faut ma couette, mon oreiller – pile à la bonne épaisseur pour ma nuque, avec un autre oreiller c’est pas pareil, je suis obligée de le plier ou de dormir sur un coin légèrement roulotté mais pas trop (tu le situes, là, le terme d’ « emmerdeuse »?), et je ne supporte pas d’être serrée donc je ne porte que des chemises de nuit ou des t-shirts, qui remontent de toute façon, et donc… Bref.

Et depuis quelques années, l’élément indispensable d’un dodo digne de ce nom, c’est Ourson, justement. Parce que je ne dors bien que sur le côté, que je sais pas quoi faire d’un de mes bras donc je prends Ourson dans mes bras pour être calée pile comme il faut.

Ah, et pour compléter le tableau, j’ai quelques restes de somnambulisme. Un des moments les plus mémorables étant celui où je me suis réveillée, à moitié redressée, et le bras levé, prête à envoyer une grosse baffe dans la tronche d’Ourson qui, lui, dormait d’un sommeil paisible, sans réaliser qu’il avait évité de peu une bonne mandale. (j’ai déjà dit que j’étais grosse, mais ce que vous ne savez pas c’est que je suis musclée aussi dessous, 80 kilos en épaulé jeté pour moi c’est jouable. Commentaire du petit frère d’Ourson quand je lui ai prouvé que je pouvais le porter : « ah mais en fait, t’es Hulk, c’est ça ». Donc une patate dans ta gueule avec tout mon élan, tu la sens passer.)

Mais…

Quand j’ai du mal à dormir – j’ai été insomniaque pendant un temps – et que Ourson dort comme une bûche, j’ai découvert en sept ans de vie commune qu’il y avait plein de trucs mignons ou marrants chez lui quand il dort. A commencer par ce que j’appelle  » le dodo sarcophage », que je considérais comme impossible avant de partager mes nuits avec Ourson.

Quand j’étais petite, c’était à la fin des années 80 début 90, et souvent dans les animés japonais diffusés en masse à l’époque, quand les personnages dormaient, ils étaient couchés sur le dos, les bras le long du corps sous le drap, ou par dessus les couvertures, mais toujours le long du corps. Moi, j’étais déjà championne toute catégorie du roulage en boule, coups de pied dans les draps jusqu’à ce que tout soit défait – et une grand mère traumatisée, une – et surtout, je n’ai JAMAIS pu dormir sur le dos. Alors avec les bras le long du corps en prime, le tout sans bouger, c’était mort. J’ai essayé pour faire comme dans les animés, foirage complet. J’en avais conclu qu’il était humainement impossible de dormir dans cette position là. C’est tout. (j’étais une enfant péremptoire).

Et puis, plus de vingt ans après, en couple avec Ourson, et fouinant dans les albums photos de ses vieux, j’ai trouvé une photo d’un petit garçon endormi, la bouche ouverte, les cheveux blonds épars sur l’oreiller, couché sur le dos, les bras le long du corps, par dessus la couette à fleurs. WTF me suis je alors demandé, avant d’aller demander à ma belle doche lequel de ses deux fils c’était (ils ont six ans de différence mais sur deux photos prises au même âge on peut les prendre pour des jumeaux).

« Ah oui, c’est Ourson, ça. Il dormait vraiment bien quand on a pris la photo! »

Moi, j’avais enfin la preuve qu’on pouvait dormir comme dans les animés de quand j’étais petite. J’étais soufflée.

Ourson aussi, mais c’était parce qu’il ne s’était jamais reconnu sur la photo, il croyait que c’était son petit frère.

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La check-list

Je ne suis pas une fille à liste d’instinct. J’en fais parce que j’aime bien le geste d’écrire et que c’est plus facile de faire une liste quand j’ai envie de jouer avec mes stylos que de commencer un roman. Mais à force d’enseigner, je me suis rendue compte qu’il y avait un certain nombre de personnes dont je considère capital de parler à des jeunes, indépendamment du programme. Parce que s’il y a quelque chose que je considère comme essentiel, c’est la culture générale. Comme je dis à mes petits, vous n’êtes pas des héritiers, vous serez obligés de bosser pour vivre, comme moi, comme vos parents, comme les miens. Mais le savoir est infini, et non seulement vous pouvez augmenter le votre à l’infini, mais vous pouvez choisir. Toute votre vie. (je suis énormément neuneu, j’en conviens, mais c’est juste que si je me laissais complètement aller à ma part de cynisme, je me serais déjà foutue en l’air. )

Vous n’imaginez pas à quel point certains gamins sont contents de découvrir des gens qu’ils ne connaissent pas. Un jour, je parlais à des 4eme du 11 septembre 1973 et du coup d’Etat qui a conduit à l’assassinat de Allende (il se serait suicidé… vu le contexte on va me laisser le bénéfice du doute). Et là, une élève me sort la phrase qui m’a le plus filé la chiale depuis mes débuts avec les nains: « mais madame, quand est-ce que les gentils ils gagnent? »

Alors j’ai parlé de Cuba, de la bataille de Cuito Cuanavale, des Cubains qui n’ont jamais été fichus de laisser gagner leur société par le racisme (et qui ont contracté plein de mariages en Angola…), et de Guevara expliquant à Castro qu’il ne peut pas prendre le commandement, parce qu’il est argentin et que pour diriger des Cubains ça va pas le faire. Ce à quoi Castro a répondu: « tu as combattu avec nous, non? bah t’es cubain! ». Plus les images d’archives de rencontres entre Castro et Nelson Mandela (c’est l’idole absolue de mes gamins).

Il y a donc une liste de gens que selon moi les jeunes devraient absolument connaître.

Salvador Allende, du coup.

Ambroize Croizat, un des fondateurs de la Sécu, et un ministre du Travail bien placé pour savoir de quoi il causait, vu qu’il avait commencé à bosser à treize ans, en usine.

Louise Michel et la Commune en général. Idéal pour le programme de 4eme et de Seconde. (on peut embrayer sur Jules Vallès et présenter Clemenceau sous un autre jour que « papy dans les tranchées », pour les 3eme c’est cool).

Jean Jaurès, parce que commencer la guerre de 14 sans parler de lui c’est un peu chaud, et parce que le discours à la jeunesse d’Albi c’est ce que je lis aux élèves quand on marque un temps pour reparler des différents attentats.

Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

Simone Veil, témoin/ victime de la barbarie nazie, qui permet aussi d’aborder avec les élèves la question de l’IVG et de la contraception. Et j’ai comme principe que même si c’est pas précisément mon rôle, je ne peux pas prendre le risque d’éviter le sujet. Donc je serine à mes jeunes qu’on fait ce qu’on veut de son corps, mais que la chasteté n’est pas la solution alors on sort couvert. (mais j’ai une certaine jubilation à raconter aux élèves que certains abrutis, au moment des débats à l’assemblée de 1974, avaient osé dire à Simone Veil qu’elle faisait comme les nazis… et à entendre mes élèves brâmer que c’est un scandale et qu’on aurait dû les mettre en prison, ces sales cons, hein madame).

Mae Jemison, parce que oui, une fille ça peut être douée en sciences, parce que Star Trek, et parce que si la société toute entière vous dit que vous ne pourrez pas atteindre vos buts, vous pouvez toujours lui dire, à la société, d’aller se faire voir. ceci est donc la preuve qu’en écoutant pas mon prof de SVT du collège « tu vis en société alors c’est à toi de t’adapter » on peut faire des trucs bien.

Marc Bloch, mention spéciale quand tu es prof d’Histoire et que tu enseignes à des 3eme. Etape 1: raconter aux élèves qu’il a renouvelé la façon de faire de l’Histoire – quand tu es prof d’HG, il est bon de leur rappeler que tu as aussi une formation d’historien et/ ou de géographe, juste pour ruiner l’adage « ce que tu ne sais pas, tu l’enseignes ». Ma réplique préférée quand un élève s’inquiète de son écriture? « t’en fais pas, je lis des manuscrits du XIIeme siècle… ». Et donc, que sans Marc Bloch, tu n’envisagerais pas du tout ton métier de la même façon.

Etape 2, leur lire cet extrait de l’Etrange défaite (avec la remise en contexte qui va bien, Marc Bloch était médiéviste, et nombre de 3eme découvre ce que ça veut dire « médiéviste »): « Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante (…). Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas: en face d’un antisémite. Mais peut être que les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de « métèque ». Je leur répondrai, sans plus, que mon arrière grand père fut soldat en 93; que mon père, en 1870, servit dans Strasbourg assiégée; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale, après son annexion [à l’Allemagne]; que j’ai été élevé dans le culte de ces traditions patriotiques, dont les Israélites de l’exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs; que la France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut être (qui sait?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon coeur. »

Déjà, ça pose une ambiance. Rajoute que Bloch était dans la résistance et que s’il est mort en 1944, c’est parce qu’il a été assassiné par les nazis, et que ces derniers mots ont été pour rassurer le petit jeune qui allait être fusillé avec lui et qui était terrorisé, t’as des élèves qui chialent.

Si si, c’est les mêmes ados qu’on s’acharne à désigner comme blasés de tout, fatigués de vivre, mous et motivés pour rien.

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Être enceinte: la bouffe.

En tout cas pour moi ça n’a pas été une partie de rigolade. Parce que j’ai eu des nausées depuis quasi le moment où nos deux cellules reproductrices sont entrées en contact. D’ailleurs c’est là qu’on voit mon insondable sens logique – ou mon côté tête de mule, c’est selon.

Oui, parce que j’ai vraiment cru que « je ne digérais vraiment pas bien » pendant deux mois.

Et que naaaaaaaaaaan c’était pas possible d’être enceinte.

Notez que ça a laissé le temps à ma belle-mère de se demander si ce n’était pas sa cuisine qui me rendait malade, et certaines de mes collègues si je ne me faisais pas vomir exprès.

Durant cette période joviale le petit déjeuner était le repas le plus important de la journée – ça montre que je suis à la lettre les préceptes de Gully, mes élèves vont être fiers de moi – parce que c’était le seul qui restait dans le dedans de moi. Après trois mois de grossesse il est devenu un repas comme les autres, c’est à dire qu’il se finissait très mal.

Pour une ancienne boulimique qui n’a jamais totalement guéri, cette situation était assez étrange mais elle avait un effet considérablement pervers. J’ai perdu pas mal de poids et j’en étais super contente. Ce qui fait que, quand je n’aurais plus ni les hormones ni mon alien pour me filer des coups de latte dans l’estomac (par réflexe, je vomis, comme ça, c’est fait), ben j’ai vraiment peur de conserver quand même cette habitude, parce qu’autant je trouve cool de perdre du poids, autant je n’ai rien changé dans ma façon de gérer mon rapport à la bouffe. Enfin, j’ai l’impression.

Quand j’ai évoqué les nausées avec mes deux médecins – généraliste et gynéco – la réaction a été la même « génial, ça veut dire que le bébé s’accroche ».

Et j’ai plutôt bien intégré cette idée, puisque dans mon cerveau malade s’est incrusté « nausées = tout va bien tu vas devenir maman ». Et son corollaire: « pas nausées = euuuuh… on va quand aux urgences pour savoir si le bébé est toujours vivant? ». Mais comme j’ai pas eu d’interruption de nausées pendant plus de 24 heures, j’ai jamais eu besoin d’embêter le personnel des urgences pour ça. (Oui, moi ça m’embête d’aller aux urgences si c’est pas gravissime. Vous savez à quel point le personnel médical est archi-débordé de boulot avec de moins en moins de moyens? Et à quel point on a du bol d’en avoir autant à se tuer à la tâche pour un salaire plus que pas cool?) (c’était ma minute révolutionnaire. Mais franchement, la prochaine fois que vous allez aux urgences, si vous êtes pas trop ravagé par la douleur évidemment, essayez de vous rappelez que si vous attendez ce n’est pas parce que les urgentistes ne font rien, c’est juste que leur service est saturé, et si la personne qui vous soigne n’a pas la super pêche, c’est pas contre vous, c’est qu’elle est probablement épuisée).

Bon après ils ont essayé de me soulager de mes nausées, mes médecins chéris. Sauf que le Primpéran, je l’ai gerbé avec le reste, les gélules au gingembre… euh… il a fini comme le thé au gingembre, vu que je digère plus le thé. Alors qu’avant d’être enceinte, le gingembre c’était ma plante fétiche que j’utilisais pour tout. Mon gynéco m’a dit « boh, vous pouvez boire du Coca. Mais attention, hein, du light! ». Je n’ai rien dit, mais c’était pas comme si j’avais mis cinq ans à arrêter d’en boire non stop. Et puis, depuis quelques semaines je ne le digère plus non plus, ça s’est fait, merci bonsoir.

Après les privations inhérentes à la grossesse, notamment « haro sur les sushis et le foie gras », honnêtement, quand tu gerbes dès que tu manges, ben tu le regrettes pas trop. Moi le seul truc qui me manque vraiment c’est les pastèques, et c’est pas parce que je suis enceinte, c’est parce qu’on traverse cette horrible saison appelée hiver et que y aura pas moyen de revoir une putain de pastèque avant l’été. Du coup je compense avec plein de fruits, certains sont trop acides donc ça me ruine les dents et ça déclenche mes aigreurs d’estomac (elles sont arrivées courant du cinquième mois, bonjouuuuuuuur les aigreurs), et c’est le bonheur. Les pastèques me manquent. La dernière fois que j’en ai acheté, c’était en septembre, je rentrais du boulot, j’en ai vu sur l’étal du maraîcher, j’ai freiné et j’ai ordonné au vendeur de me refiler ma drogue. « Je vous préviens, le prix est un peu élevé » « je m’en fous, DONNE MA PASTEQUE monsieur » (et puis, élevé, élevé… comparer au prix de la viande, c’était que dalle, hein).

Mais bon. J’ai aussi profité des dernières vacances pour aller en Italie, et j’ai découvert que je digérais encore bien les glaces (alors que les pizzas et les pâtes plus du tout, youpi), et ça, c’était une très bonne nouvelle. Mais ils ne font pas parfum pastèque.

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Quand tu annonces à tes élèves que tu es enceinte.

Comme je suis ronde, mes élèves ne se sont rendus compte de rien les premiers mois. Maintenant que ça en fait plus de six, et que je me tire en congé maternité dans un mois et demi, je me suis dit qu’il était temps de leur en parler. Ne serait ce que pour les prévenir que j’allais être remplacée – et rassurer les terminales sur le bouclage du programme LCA avant l’épreuve.

Et bon, ils ont été plutôt gentils.

« Mais ça se voyait pas du tout madame » (une terminale)

« Moi je l’avais deviné », « menteur, c’est moi qui l’avais deviné en premier », « non », « si », etc. (mes cinquièmes)

« Mais ça fait combien de temps au juste? », « Six mois et demi » *rapide calcul* « vous êtes enceinte depuis le début de l’année et vous avez rien dit??? » *regard outré* (une quatrième)

« Vous pouvez pas accoucher plus tard? » (une terminale SVT)

« Mais vous voulez pas l’attendre ici votre bébé? (sous entendu au lycée) parce qu’on va jamais s’en sortir sans vous! » (mes 4eme en panique)

« Et si votre remplaçant il fait plus les fiches de révision comme vous? On va tous se planter! » (mes 5eme en panique). Moi: « Relax, je vais lui expliquer, à mon remplaçant, et il va vous faire travailler de la même façon! »

« A partir des vacances de Pâques vous me verrez plus parce que je serais en congé maternité! » *applaudissements nourris* « Par contre, je ne sais pas encore qui me remplacera » « Ah parce que vous serez remplacée??? » *regard lourd de déception* (mes 3eme un peu à l’ouest).

Mes élèves sont mes petits poussins, et quelque part je suis un peu triste de les laisser. Mais ce que je ne leur dirais jamais, c’est que le lapsus qui leur arrivait parfois quand ils m’appelaient « maman » était un vrai crève coeur tant que j’étais convaincue que je ne pourrais pas avoir d’enfant. Chose qui m’angoisse depuis environ ma puberté.

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Ils m’observent

Et ce n’est pas une exception.

C’est même le lot quotidien de tous les profs à mon avis, les mouflets nous détaillent à longueur de cours, c’est ça ou ils nous écoutent et notent ce qu’on leur dit, donc bon… Et c’est pire quand tu les fais bosser par petits groupes.

Parfois ça donne des réflexions plus ou moins agréables de « madame j’adore vos chaussures » à « quand j’étais en primaire j’avais la même robe que vous » (réponse obligée: « tiens c’est amusant, en primaire je savais déjà quand il fallait me taire… toi non? »). Mais fort heureusement, aucun élève ne m’a fait de remarque sur mon embonpoint (je suis obèse. Médicalement, c’est comme ça qu’on dit.). Ce qui ne m’empêche pas de m’asseoir sur ma table en prévenant « si vous entendez un grand craquement, c’est que ces tables ne sont pas conçues pour me servir de siège ». Et non, je ne le fais pas quand je suis en jupe, faut pas déconner.

Et le drame, c’est quand ils travaillent en petits groupes, et que je passe d’un groupe à l’autre pour répondre aux questions/ les guider dans leur travail/ qu’ils aient l’impression d’avoir Mme Tache rien que pour eux/ les empêcher de se battre en se lançant des gommes, ne nous leurrons pas…

L’avantage c’est qu’ils peuvent avancer à leur rythme – sauf quand un gamin brillant se retrouve avec des clampins, là il est bon pour une crise de nerfs, mais avec Mme Tache, on a aussi le droit de travailler tout seul si le groupe ne fout rien. bah quoi, j’ai dit que j’essayais de les aider à sociabiliser, pas que j’allais réussir, j’ai autant de sens de la camaraderie qu’une murène

Donc l’autre jour, j’étais avec mes 5eme qui avaient mis moins de cinq minutes à mettre les tables dans le bon ordre pour bosser en petits groupes – on est des champions de l’organisation ou on ne l’est pas, même si de l’extérieur on donne l’impression de dissimuler un troupeau de brontosaure dans la classe, et j’ai commencé mon petit périple. Un groupe m’appelle, je viens, je réponds, on discute un peu, et là une élève me sort tout à trac:

« Madame,  vous avez les yeux jaunes. »

Ce qui ne va pas sans déclencher chez moi une certaine panique. Si c’est ma cornée qui vire au jaune, c’est que je fais une crise de foie maousse avec complications – d’où le nom populaire de jaunisse. La possibilité d’un décès plus ou moins proche m’effleure, mais j’essaie de rester digne pour demander des explications – je n’ai pas du tout le temps de mourir en ce moment.

« Entendons nous bien, c’est le blanc de mes yeux qui est jaune? Ou l’iris?

-C’est l’iris, c’est marrant, c’est tout jaune!

-Mais autour, le reste de mon oeil, c’est blanc?

-Oui! »

Evidemment, maintenant ils sont cinq à me détailler la cornée et à constater que c’est « troooop bizarre ».

Je m’en fous, mon foie va bien et c’est tout ce qui compte.

« Nan mais vous inquiétez pas les jeunes. Mes yeux changent de couleur en fonction de la lumière. Normalement ils sont verts, mais selon l’éclairage ils deviennent marrons, ou… jaunes.

-Ooooooh…  »

C’est vrai, c’est un phénomène tout à fait naturel. Mais bon, ils ont quand même le droit de répéter partout que je suis un cyborg, ça leur fait tellement plaisir. Je n’ai peur de rien, je leur ai aussi raconté que quand j’étais petite, j’avais AUSSI des oreilles pointues.

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Ma 3eme rentrée

Chez les profs, les bonnes résolutions ne se prennent pas en janvier. Elles se prennent en septembre. Cet été, j’ai commencé par lister mentalement mes handicaps pour voir ce que je pouvais faire. Je n’ai pas listé mes qualités parce que je suis incapable de le faire (c’était mon handicap n°1, pour ne rien vous cacher). Dans la liste il y avait, entre autres: être un bisounours avec un gros coeur en chamallow (je ne supporte pas les enfants tristes et je suis incapable d’en vouloir à quelqu’un qui est en train de grandir, donc d’apprendre, donc de se construire), je n’ai aucune mémoire des visages, je suis un peu beaucoup brouillon et bordélique, je fais passer les envies de connaissances des élèves avant le programme, et je cède presque toujours quand ils me demandent un truc.

Sauf que mon côté Bisounours peut avoir des effets pervers à long terme. Surtout depuis que j’enseigne aussi au lycée. Alors j’ai envisagé ma rentrée comme une succession de plans d’attaque. Pour les Secondes en Histoire, c’était facile: je refuse de les laisser aller en Première sans avoir toutes les méthodes de travail nécessaire pour y arriver. Méthode, Rigueur, Organisation (le contraire de moi, mais ça, ils ne le savent pas). Je fais un rappel méthode presque à chaque cours et je sens poindre des trucs chouettes. Comme des élèves qui font un plan avant de chercher sur Google quand on leur demande de faire un exposé.

Avec les terminales en grec, vu les loulous, il fallait que je sois en mode Sévérité puissance mille. Donc, un devoir maison noté chaque semaine, d’intensité forte dès le début, préparation de la version du texte commun répartie entre chacun, l’épreuve orale est fin avril, j’ai pas de temps à perdre, tu t’accroches et tu suis. L’échec n’est pas une option, l’abandon non plus. Un des récalcitrants m’a suggéré aimablement que s’ils décidaient tous de passer l’épreuve en candidat libre, je n’aurais plus de travail. J’ai pris un air froid et dur, directement inspiré de Clint Eastwood dans Dirty Harry et j’ai juste répondu: « La porte est ouverte. Tu veux essayer? ». Je les ai tous terrorisés ce jour là, et l’autre n’a plus moufté. Ah mais.

Pour les petits, ç’a été un peu plus compliqué. J’étais tellement en mode warrior que j’arrivais dans les petites classes comme un gros tigre. Mais bon, deux ou trois réglages à base de blagounettes et de « mais non je vais pas te manger parce que tu as oublié ton cahier, au pire je mange le cahier », et ça ira. En attendant, aucun problème de discipline, je sais, ça fait qu’un mois qu’on a commencé, m’en fous, je savoure.

Pour la mémoire des visages, j’ai imprimé les trombis dès que ç’a été possible et non la veille du conseil de classe comme d’habitude (ahem). Une élève m’a gentiment proposé de mettre un papier avec leur nom sur la table, j’ai été obligée de lui avouer qu’au delà de trois rangées je ne le verrais plus, donc tant pis, je demande de temps en temps et je révise pendant les évals.

Pour les questions des élèves, leur besoin de savoir et ce que je pense des programmes, bah… J’ai un joker. Il s’appelle Liberté Pédagogique, et c’est mon meilleur ami pour la vie!

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La terrible affaire du déjeuner

Une partie de ma famille est, euh… un rien pénible. Pour des conneries du quotidien, ils sont capables de faire sortir de ses gonds n’importe qui, même quelqu’un de très très très patients.

Faire une blagounette, avec eux? Impossible. Ils sont trop pinailleurs, ils vont tout décortiquer pour finalement décréter que ce n’est pas drôle. Par contre, ils vont largement se foutre de la gueule de celui ou celle qui a voulu désapesantir l’atmosphère avec un bon mot. Est-il con d’avoir de l’humour? (rires gras).

(Ouais, parce que l’atmosphère est pesante. Physiquement. Signe caractéristique, ma nuque et mes épaules se bloquent toujours les deux premiers jours. Mais bon, autant ne pas dire pourquoi).

Pour eux, être écolo, c’est acheter bio (surtout du pain parce que la boulangère n’en a pas) et avoir un sticker anti-nucléaire sur sa bagnole. Mais ils ne modifieront ni leur consommation de viande, d’eau ou d’électricité. On fait toutes les courses en voiture mais on pousse des cris d’orfraie quand on propose du sopalin « maiiiiiis ça pollue il faut prendre des serviettes en tissuuuuuuuuuuuuuuuu!!! »

Ne pas être d’accord avec eux est un crime, le dire ouvertement, un billet direct pour le goulag (surtout si en prime vous êtes vraiment de gauche ou carrément extrême gauche (t’façon, tout dans le même sac, c’est plus net): z’avez qu’à voir en Corée ce que c’est que le communisme. Je sais que le stalinisme et le communisme sont deux réalités différentes, mais pas eux…).

Mais pour être tout à fait honnête, je vous dirais que chacun est bien libre de se débrouiller avec ses idées. J’ai suffisamment à faire avec les miennes, je suis fière du triangle rouge au revers de la veste de mon homme mais je ne l’impose à personne.

Nan par contre, ce qui me fait bouillir, c’est le pinaillage constant, les demandes de compte permanentes. J’en connais au moins une capable de sortir une bouteille de whisky du placard, (à dix heures du matin, pendant que d’autres se gaufrent les trois kilos de haricots frais à équeuter) la déballer, lire les étiquettes sous toutes les coutures « tu te rends compte, c’est du dix ans d’âge! rhoooo! dix ans d’âge!!! » « Bah ouais, c’est du whisky…  » « oh mais quand même, dix ans d’âge! » « ôte moi d’un doute, tu t’y connais en whisky? » « … » (pas de réponse). Et elle n’en boira pas une goutte de toute façon elle n’en veut pas, elle voulait juste dire que ce n’était pas elle qui l’a acheté. Pour ça, il fallait donc faire semblant de la découvrir d’un bout à l’autre.

Parfois ça donne des dialogues de ce genre:

« Tu as lavé le saladier en cristal? à la popomme qui se farcit toute la vaisselle, laissée seule avec l’aïeule, parce que tout le monde s’est barré sous divers prétexte.

-Pas besoin, il n’a pas servi, finalement.

-Pourtant, il m’a bien semblé voir de la salade sur la table, MOI.

-Oui, parce que ton petit neveu n’a pas voulu du saladier en cristal, il a pris un Tuppe rond.

-Ah bon.

-Oui.  »

Il faut alors ruminer les informations, et digérer sa colère de ne pas avoir vu que le neveu, ce renégat, souillait la table du déjeuner avec son tupperware alors qu’on avait du monde (si on reçoit, c’est pour faire valoir sa vaisselle et donc son fric par héritage. Ouais c’est compliqué). Puis revenir à l’attaque.

-On ne l’a pas utilisé pour les fruiiiiiiiiiiiiits??? Moi il me semblait que.

-Ben non. Les fruits sont restés dans la corbeille à fruits. »

Rage. Désespoir. Fulmination. On ne peut plus compter sur personne. Et il faut bien admettre qu’on a plus le contrôle sur tout, et ranger son saladier dans son buffet.

Je peux même pas me consoler dans son whisky dix ans d’âge, elle verrait que j’ai ouvert la bouteille.

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